Quand l'infox sur les araignées éclaire la diffusion des fausses informations en général

Réseaux sociaux et médias diffusent de l’information, mais parfois aussi de l’infox, à un rythme effréné. Des chercheurs rennais ont participé à une étude internationale qui analyse ce phénomène à travers les articles en ligne sur les araignées. Leur verdict ? Ne pas croire tout ce qu’on raconte sur ces arthropodes… ni sur le reste d'ailleurs, et toujours vérifier ses sources.
Illustration : Jagoba Malumbres-Olarte -  instagram/jmalumbresolarte; Twitter/jago_MO

Le constat

"La qualité des informations sur les araignées dans la presse mondiale est plutôt médiocre : les erreurs et le sensationnalisme sont monnaie courante", selon le premier auteur de l'article Stefano Mammola (Conseil national de la recherche, Italie/Verbania Pallanza/Université d'Helsinki). "Les informations relatives aux araignées dans la presse circulent à travers un réseau mondial hautement interconnecté et la propagation de la désinformation est alimentée par un nombre limité de facteurs clés, le ton sensationnaliste d'un article étant particulièrement important."

La contribution rennaise

Préoccupée par la médiocre qualité des informations véhiculée par les articles et reportages de presse, la communauté internationale des arachnologues a constitué une impressionnante équipe d’experts pour les analyser, représentant 41 langues et 81 pays. Parmi eux, Julien Pétillon, maître de conférences à l’Université de Rennes 1 et directeur adjoint du laboratoire ECOBIO (CNRS/Université de Rennes 1 - OSUR), ainsi qu’un doctorant du même laboratoire féru de médiation scientifique, Axel Hacala, se sont penchés sur la presse française.

La pandémie de COVID-19 et ses confinements successifs, l’impossibilité de travailler sur le terrain pour l’observation in situ, ont permis aux scientifiques de dégager le temps nécessaire à ce travail colossal de collecte d’informations et de synthèse mondiale.

Réalisation en contexte COVID

Julien Pétillon se souvient des conditions de réalisation de l’étude :

« Je dirais que ce travail s’inscrivait doublement dans un contexte « Covid » : celui du travail en distanciel bien sûr, avec de longues semaines passées derrière les ordinateurs à lire et analyser des articles de presse, mais aussi celui de la diffusion en masse d’informations d’ordre scientifique ou médical sans validation ni précautions nécessaires. Ce que ce travail a mis en évidence, sur un modèle contraint qui est celui des morsures d’araignées, est la facilité, mais aussi la rapidité à laquelle se diffusent des mauvaises informations, surtout si elles n’ont pas été soumises à un avis d’expert au préalable. »

Les analyses ont en effet montré que le niveau de sensationnalisme et de désinformation diminue lorsque le "bon" expert - à savoir un expert en araignées plutôt qu'un médecin ou un autre professionnel - est consulté par les journalistes. Les données rassemblées ont également révélé l'importance des événements et de la couverture médiatique à l'échelle locale : en effet, les histoires « de petites villes » peuvent rapidement faire la une de l'actualité internationale.

Améliorer l'information locale, c'est améliorer celle de l'ensemble du réseau

A contrario, cela implique que l'amélioration de la qualité des informations produites dans ces contextes locaux pourrait avoir un effet positif se répercutant sur l'ensemble du réseau d'information : un exemple typique de la stratégie "penser globalement, agir localement ».

« Nous avons pu observer grâce à cette étude que les cas traités dans la presse sont en réalité peu nombreux », précise Axel Hacala. En revanche ils sont repris par un très grand nombre de médias. De fait, il suffirait qu’une poignée de journalistes fassent appel à nous pour que nous puissions offrir dans l’espace public des contre-réponses nourries de passion pour cette faune incroyable. »

Conséquences bien réelles de la fausse information sur les araignées

Les informations erronées sur les araignées ont de nombreuses implications dans le monde réel. L’étude rapporte que certains cas notables ont entraîné la fermeture d'écoles en raison de réactions alarmistes à des "invasions" de fausses veuves noires. Dans un autre cas, un homme a mis le feu à sa maison en brûlant au chalumeau des toiles d'araignées (inoffensives) dans son jardin. Le ton et la qualité des "nouvelles" sur les araignées façonnent notre perception et nos idées à leur sujet, avec des implications pour nous, mais aussi pour la conservation de la faune des araignées.

Axel Hacala le confirme : « Au-delà de ce triste état de fait et du stress que les gens s’infligent à s’inventer des monstres, cette désinformation peut peser jusque sur la conservation de la biodiversité : on a naturellement tendance à vouloir protéger ce que l’on aime ; or tout le monde perdrait à sacrifier la part si importante de nos écosystèmes que représentent les araignées. »
 

Perspectives

Les auteurs de l’étude souhaitent maintenant étudier plus avant le lien entre la mauvaise qualité des informations sur les araignées et la persistance de sentiments arachnophobes dans la population. Ils veulent également mieux comprendre comment les différences de facteurs culturels, sociaux et autres influencent les différences dans la façon dont les araignées sont représentées et dont on en parle dans divers pays et régions du monde. À terme, ils pourraient même étendre leurs travaux au-delà des araignées.

"Il serait intéressant d'explorer la représentation médiatique d'une sélection plus large d'organismes", déclare Stefano Mammola. "Un exercice similaire permettrait de comparer si les niveaux de désinformation et de sensationnalisme sont les mêmes sur un large spectre de taxons, en testant la prédiction selon laquelle un cadrage négatif par les médias traditionnels et sociaux se traduit par une moindre chance d'être prioritaire pour la conservation, et vice versa."

L'arachnologie rennaise

Et Julien Pétillon de conclure : « Nous sommes également fiers de ce travail parce qu’il renforce la visibilité de l’arachnologie rennaise à l’échelle internationale, et conforte le petit groupe que nous sommes à continuer de travailler sur ces petites bêtes souvent injustement méprisées et mal-aimées. Nous avons ainsi récemment contribué à une étude montrant comment le réchauffement climatique au Groenland y modifie la reproduction des araignées-loups (voir la référence ci-dessous).

Une autre est sous presse, très originale voire amusante, portant sur l’origine des noms donnés aux arthropodes à l’échelle mondiale ; celle-là a demandé un travail véritablement fastidieux, car près de 50 000 noms d'espèces y sont décryptés dans toutes les langues de description pour comprendre les choix d'attribution de ces noms, historiquement surtout liés à la morphologie et à la géographie, mais aussi aux comportements des araignées. Depuis quelques décennies, on observe même que ces noms peuvent être donnés en hommage à des chanteurs, à des acteurs ou à des sportifs ! »

Araignée sauteuse Araignée sauteuse - Attulus fasciger © Axel Hacala

 

Références

The global spread of (mis-)information on spiders
Stefano Mammola, Catherine Scott et al.
Current Biology
, Volume 32, Issue 16, 22 August 2022, Pages R871-R873 - doi: 10.1016/j.cub.2022.07.026

Multiple reproductive events in female wolf spiders Pardosa hyperborea and Pardosa furcifera in the Low‑Arctic: one clutch can hide another
Nathan Viel · Cecilie Mielec · Julien Pétillon · Toke T. Høye
Polar Biol 45, 143–148 (2022) - doi: 10.1007/s00300-021-02963-9