Pollution de l'air : le carbone suie associé à un risque accru de cancers

Le trafic automobile est une source notable de particules fines issues de combustions incomplètes. Le carbone suie, L'un de leurs constituants, était déjà lié à de nombreux problèmes de santé. Des chercheurs rennais et versaillais, en lien avec des collègues suisses et danois, montrent pour la première fois qu'une exposition de long terme à ce polluant est associée à un risque accru de cancer, notamment du poumon. Publication dans EHP (24 mars 2021).

Photo : Kim Hansen - CC-BY-SA
  1. Le carbone suie
  2. Historique résidentiel et exposition à la pollution
  3. Que faire de ces résultats ?
  4. Référence

La pollution de l'air par les particules fines est un enjeu majeur de santé publique. Depuis plusieurs années, la littérature scientifique a mis à jour un lien entre cette pollution et le risque de cancer.
En 2013, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a d’ailleurs classé l'ensemble des particules fines comme des cancérigènes certains pour l'Homme.

Le carbone suie

Toutefois, le terme de particules fines constitue une « boîte noire » : tous les composés de ces particules n’ont probablement pas le même impact sur le risque de cancer. Plusieurs candidats sont à l’étude pour expliquer leurs effets néfastes sur la santé.

C’est le cas notamment du carbone suie (ou « black carbon » en anglais), un constituant des particules fines issu de combustions incomplètes (produisant de la suie ; ce composé est également appelé noir de carbone de par sa composition et sa couleur). Ce dernier avait déjà été pointé du doigt par l’OMS comme ayant un impact général délétère sur la santé.

Dans leurs travaux menés à Rennes (à l’Irset* et à l'Irmar**) ainsi qu'à l’UMS 11 (Inserm/UVSQ), en collaboration avec des chercheurs suisses et danois, les chercheuses Inserm Emeline Lequy et Bénédicte Jacquemin ont évalué spécifiquement l’association entre exposition au carbone suie à long terme et cancer du poumon, pour mieux comprendre le rôle de ce composé dans les effets sanitaires délétères de la pollution de l’air.

Historique résidentiel et exposition à la pollution

Les sources de données
Les scientifiques se sont appuyées sur les données de santé des participants de la cohorte Gazel mise en place par l’Inserm au sein de l’UMS 11 en 1989, qui regroupe environ 20 000 participants suivis tous les ans.

Point fort de cette cohorte : l’historique du lieu de résidence de tous les participants sur les trente dernières années est disponible. Les chercheuses avaient aussi accès à des estimations très précises des niveaux de pollution, issues du projet européen ELAPSE, au niveau de chacun des domiciles de chacun des participants sur cette longue période.
Par ailleurs, il s’agit d’une cohorte très bien décrite du point de vue de facteurs de risque de cancer, comme par exemple le tabagisme, la consommation d’alcool, et les expositions professionnelles des participants.

Analyse et modélisation
Sur la base de ces données, les chercheuses et leurs collègues ont déterminé le degré d’association entre niveau de pollution au domicile des participants depuis 1989 et risque de développer un cancer en général ou un cancer du poumon en particulier.
Grâce à des modèles statistiques ajustés pour prendre en compte les autres facteurs de risque et s’affranchir de l’effet concomitant des particules fines dont le carbone suie fait partie, elles ont pu montrer spécifiquement l’association entre carbone suie et risque de cancer.

Résultats
Leur étude suggère ainsi que plus les niveaux d’exposition au carbone suie au domicile des participants étaient élevés, plus le risque de cancer du poumon était accru. Les personnes les plus exposées au carbone suie depuis 1989 présentaient ainsi un sur-risque de cancer en général d’environ 20% par rapport aux personnes les moins exposées. Ce sur-risque était de 30 % en ce qui concerne le cancer du poumon. Ce composé pourrait donc en partie expliquer les effets carcinogènes de la pollution de l'air.

Ces résultats, inédits sur l’incidence de cancer et qui viennent renforcer une littérature scientifique déjà existante sur d’autres problèmes de santé, sont importants pour guider la décision publique en ce qui concerne la régulation de la pollution de l’air et les politiques sanitaires.

Que faire de ces résultats ?

« Au niveau individuel, il est difficile de recommander des mesures qui peuvent être prises pour limiter l’exposition au carbone suie des particules de l’air ambiant. Néanmoins, il est possible d’ajuster les politiques publiques si l’on arrive à montrer quels sont les polluants les plus nocifs dans la pollution de l’air. Nous espérons donc que nos résultats participeront à étendre les connaissances pour orienter et affiner ces politiques, par exemple en prenant des mesures spécifiques contre le carbone suie qui vient principalement du trafic automobile », souligne Bénédicte Jacquemin, dernière auteure de l’étude.

L’équipe souhaite désormais continuer ses analyses pour étudier l’effet sur la santé d’autres polluants spécifiques, notamment les métaux.
L’objectif est également de continuer à étudier l’impact du carbone suie dans d’autres cohortes plus larges telles que Constances, avec des participants recrutés plus récemment, pour déterminer si la pollution atmosphérique, même à des niveaux bas, peut avoir des effets au niveau sanitaire.

Référence

Contribution of long-term exposure to outdoor black carbon to the carcinogenicity of air pollution: evidence regarding risk of cancer in the Gazel cohort
Emeline Lequy, Jack Siemiatycki, Kees de Hoogh, Danielle Vienneau, Jean-François Dupuy, Valérie Garès, Ole Hertel, Jesper Heile Christensen, Sergey Zhivin, Marcel Goldberg, Marie Zins, Bénédicte Jacquemin
EHP, mars 2021 - doi: 10.1289/EHP8719

*L'Irset (Institut de recherche en santé, environnement et travail) est une unité mixte de recherche sous co-tutelle de l'Université de Rennes 1, de l'EHESP et de l'Inserm
** L'Irmar (Institut de recherche mathématique de Rennes) est une unité mixte de recherche sous co-tutelle de l'Université de Rennes 1, l'ENS Rennes, l'INSA Rennes, l'Université Rennes 2 et du CNRS