Nos sociétés seraient-elles oublieuses ? Le regard d'un doctorant en science politique

Le transhumanisme concentre une grande part des questionnements émergents quant à l’utilisation des nouvelles technologies. Guillaume Fauvel s’intéresse à la place de l’être humain dans la société, à son rapport au travail et à la nature. Doctorant en science politique à l’Université de Rennes 1, il termine sa thèse sur le transhumanisme et le post-humain. Pour analyser ces sujets, il développe la notion de « sociétés oublieuses ».

Image : Gert Altmann
  1. Les notions
  2. Une thèse entre philosophie et politique
  3. La méthode
  4. Les textes
  5. Référence

Guillaume Fauvel prépare une thèse de philosophie politique autofinancée sous la direction du professeur Frédéric Lambert, doyen de la Faculté de droit et de science politique de l’Université de Rennes 1. Intitulé : « Les utopies du post-humain ou l’avènement des sociétés oublieuses ». Ces recherches sont menées dans le cadre de l'IDPSP.

Les notions

Le transhumanisme peut se définir comme un mouvement social et intellectuel préconisant l’usage des sciences et des techniques, dans le but de développer les capacités physiques et cognitives des êtres humains.

Guillaume Fauvel étudie trans et post-humanisme à la lumière de la notion de « sociétés oublieuses », évoquant l’oubli généralisé de la condition humaine. Pour cela, le doctorant reprend la théorie de Hannah Arendt qui divise « l’humaine condition » en trois parties. Le Travail, identifiant l’Homme à un animal laborant travaillant pour consommer, l’Œuvre, construction de l’humain pour durer et l’Action, le sens de l’humanité par la confrontation d’idées. Ces trois domaines édifient un monde commun aux êtres humains. Dans le cas du capitalisme cognitif, paradigme actuel de notre société, l’être humain n’interviendrait plus que dans un seul domaine, celui du travail, les deux suivants étant « oubliés ».

La philosophe Hannah Arendt - © Source : http://marcalpozzo.blogspirit.com

Le mouvement transhumaniste apparaît pour Guillaume Fauvel comme indissociable d’un système idéologique, identifié au capitalisme dont il estime qu'il oriente la société actuelle. De son point de vue, celle-ci vise une perfectibilité technologique de l’être humain, réduisant la compréhension de ce dernier au seul critère de la survie de l’espèce humaine. Ce biais entraîne pour le doctorant un oubli de la condition sociale et politique. L’augmentation technologique est alors perçue comme un outil, promu par la société néolibérale, pour rendre l’être humain autonome et entrepreneur de lui-même, dans la satisfaction de ses propres besoins.

Une thèse entre philosophie et politique

Les travaux antérieurs de Guillaume Fauvel sur la démocratie sont présents dans sa thèse. Selon lui, le post-humain nie la condition politique des êtres humains en imposant la conformité et l’adhésion à une seule et même idéologie, à l’opposé de l’expression de la pluralité des opinions et des paradigmes, celle-là même qui constitue la démocratie et l’action dans un monde commun.

Pour le doctorant, il est au contraire préférable de diriger l’être humain vers la recherche de la liberté, dont celle de faire ses propres choix politiques. Guillaume Fauvel oppose la mise en œuvre contemporaine très applicative des sciences et techniques vers la facilité et le bonheur des individus, à celle qui prévalait lors de l’Antiquité ou de la période des Lumières où les découvertes de vérités sur soi et sur le monde étaient l’objectif fondamental, selon lui.
 

Raphaël - L'Ecole d'Athènes - © Musées du Vatican - Photo assemblée (source : Vatican.va) et diffusée par Wikimedia Commons

Le transhumanisme est ce qui mène au post-humanisme, c’est à dire à l’utopie de l’humain augmenté. Ce mouvement promeut une utopie du post-humain, utopie-idéologique, irréalisable aujourd’hui, puisqu’il tend à mettre en place une société sans limites, physiques ou psychologiques.

Guillaume Fauvel estime cette utopie totalitaire, car elle suppose l’obligation d’adaptation morale et physique des individus. Les utopies du post-humain ne font à ses yeux que légitimer l’ordre établi et la nécessaire adaptation des individus à celui-ci. Ce paradigme n’accueillerait plus l’humain, en ce sens où il oublie le rapport émancipateur aux choses politiques, présentes dans la confrontation d’idées.

La méthode

À travers l’étude de la littérature produite par le mouvement intellectuel transhumaniste, l’objectif de Guillaume Fauvel est de dégager une problématique, en l’occurrence celle de la « société oublieuse » puis d’y répondre selon une méthodologie scientifique. L’écriture d’une thèse se différencie en effet de celle d’un essai : une thèse nécessite d’apporter un propos équilibré. Par exemple, le doctorant étaye l’idée que le post-humanisme peut aussi être recherche de liberté, la technologie ayant le potentiel de développer notre humanité.

Neil Harbisson et son antenne sonochromatique implantée. Il a co-créé la Cyborg Foundation - © Neil Harbisson

Les textes

La littérature sur le sujet s’est particulièrement développée aux Etats-Unis pour s’étendre ensuite à l’Europe. Guillaume Fauvel a étudié spécifiquement les ouvrages de l’Ecole de Francfort, groupe d’intellectuels de l’Institut de Recherche Sociale (1923) d’où sont issus les philosophes Theodor Adorno et Max Horkheimer. Ses travaux ont aussi été inspirés par le sociologue et philosophe Jürgen Habermas, de la deuxième génération de Francfort mais surtout par Herbert Marcuse, philosophe et sociologue marxiste.
 

De g. à d. : Max Horkheimer, Theodor Adorno, Jürgen Habermas (tout à dr. en arr. plan) en 1965 - ©  J.J. Shapiro via Wikimedia Commons

Ces auteurs ont développé la « Théorie critique », une autoréflexion et critique de la raison. La théorie critique est une émancipation face à un totalitarisme, il s’agit de « comprendre ce qui est pour changer ce qui ne va pas ». Cette intention est au centre de la thèse puisqu’il s’agit de remettre en cause un paradigme, celui du post-humanisme, engendré par un modèle de société qui peut paraître imposé, en l’occurrence le capitalisme.

Référence

"Les utopies du posthumain ou l’avènement des sociétés oublieuses"
Guillaume Fauvel
Sociétés, 2015/3 (n° 129), p. 49-61. 
 

Article rédigé par Sarah Robin, étudiante en science politique, dans le cadre d'un stage à la Direction de la communication de l'Université de Rennes 1.