Luttes contre le passe sanitaire et la vaccination : un été confus

Analyse du sociologue Erik Neveu, professeur à l'Université de Rennes 1 et membre du laboratoire ARENES.

Manifestation anti pass sanitaire du 14 Août 2021 à Besançon - Photo  Jordan Bracco / Flickr, CC BY-NC

Si elle connaît une érosion constante depuis la mi-août, la répétition hebdomadaire de dizaines de rassemblements et manifestations où se côtoient opposants au passe sanitaire et anti-vax constitue un fait marquant. Les mobilisations estivales sont en effet exceptionnelles, et sans constituer un raz de marée, celles-ci on pu rassembler jusque plus de 200 000 participants. Il faudrait certes faire la part d’un effet de loupe médiatique : le mouvement a eu aussi la vertu de meubler une actualité des week-ends somnolente, d’offrir aux télévisions des images fortes, des propos parfois provocateurs.

La réussite d’un mouvement social se marque souvent dans sa capacité à fédérer des personnes et des groupes par ailleurs différents à maints égards mais que rassemble pour un temps le sentiment d’une menace, une indignation, l’atteinte à un intérêt. Mais encore faut-il que ce qui les cimente soit assez solide pour que le collectif se cristallise, ne serait-ce que le temps d’une mobilisation.

Pareille diversité est bien présente dans le profil des participants aux rassemblements du samedi. Une typologie fine demanderait des enquêtes qui n’existent pas encore. Mais on peut discerner une composante de participants professionnellement affectés. Ce sont les métiers (services de santé et de care, pompiers) visés par une obligation vaccinale avec le risque de perte de salaire s’ils ne s’y plient pas. Ce sont aussi, mais la logique est déjà autre, des professionnels devenus, à leur corps défendant, les supplétifs des contrôle du passe, ce qui alourdit leur travail (cafetiers, restaurateurs…).


Manifestantes brandissant des pancartes contre la vaccin lors d’une manifestation à Besançon le 14 août 2021.  - © Jordan Bracco/Flickr, CC BY-NC

Des discours disparates

Une autre composante associe celles et ceux qui sont opposés à la vaccination, et ce serait encore un raccourci que de les voir homogènes. Il est des anti-vax de principe pour des raisons religieuses, par croyance en la puissance de défenses « naturelles » du corps humain dès lors qu’on se plie à ce qu’ils définissent comme une vie saine.

Certains participants, par l’outrance ou le scandale des propos, comme la pancarte à suggestion antisémite qui valut à une manifestante messine trois mois de prison avec sursis – sont aussi de « bons clients » pour les médias qui leur donnent une place peut être généreuse. D’autres encore tiennent des propos extravagants sur le vaccin comme visant à l’euthanasie douce d’une part de la population mondiale ou engendrant la soumission à de mystérieux pouvoirs (pour illustration, ce texte).

Mais il est aussi des anti-vax qui se posent des questions spécifiques sur ces vaccins mis en service de façon accélérée, sur la pertinence de vacciner leurs adolescents que ce virus menace peu.

Enfin une autre composante du mouvement n’est en rien hostile aux vaccins, mais conteste les effets du passe sanitaire sur les libertés publiques, la manière dont il institue de facto deux catégories de citoyens ou sur la manière dont sont protégées les données relatives aux personnes vaccinées.

Dans un certain nombre de villes, ce sont aussi des réseaux nés de la mobilisation « gilets jaunes » qui se saisissent de ces enjeux pour remobiliser.

Une dimension politique qui clive

Mais si cette hétérogénéité fait – relativement – nombre, elle est trop centrifuge pour fabriquer un « nous ». Beaucoup d’observateurs on pu voir des anti-passe (souvent plutôt de gauche) se tenir à distance ostentatoire des anti-vax, et vice-versa.

C’est aussi la dimension politique qui clive. Le fait que, spécialement dans le sud méditerranéen, par exemple à Toulon, une présence d’extrême – droite soit visible, parfois structurante est répulsive pour une part des participants potentiels.

La faiblesse du mouvement tient encore aux tensions vécues par certains de ses participants, tels ces syndicalistes hospitaliers, vaccinés et partisans du vaccin, qui se mobilisent par solidarité avec des collègues rétifs à passer par le centre de vaccination.

Le fait que beaucoup de samedis parisiens ont vu quatre cortèges distincts illustre jusqu’à la caricature la « divergence des luttes ».

Un détail parlant a été peu commenté. Voici sans doute la première fois que des manifestations donnent lieu à des évaluations à l’unité prés (175 503 personnes le 21 août), peu contestées. Une technique consensuelle de comptage des manifestants aurait-elle été découverte ? Non. Si les chiffres du ministère de l’Intérieur sont repris sans trop de discussions, c’est que, s’ils peuvent être ponctuellement bien coordonnés comme à Toulon, les protestataires n’ont ni structure de coordination, ni porte-paroles nationaux qui leur permettent d’avancer leur contre-chiffrage, d’intervenir – au-delà d’un fugitif micro-trottoir – sur les plateaux TV.

Des « mouvements orphelins »

Mais la faiblesse du mouvement vient aussi de ce qu’il relève des « mouvements orphelins » qui, s’ils peuvent susciter intérêt ou sympathies, ne peuvent pas être adoptés par des partis ou des figures politiques, parce que trop encombrant ou sulfureux. On pourrait objecter que le mouvement dispose d’un parrain zélé en la personne de Florian Philippot.

Mais celui-ci n’entraîne derrière lui que de modestes troupes. Et sa présence jointe à celle de complotistes, parfois d’obscurantistes, à des épisodes violents est de celles qui rendent le mouvement peu fréquentable aux forces politiques. Aucun parti important ne prendra le risque de se voir associé à un mouvement dont certaines composantes revendiquent une conception de la liberté individuelle peu soucieuse d’une vision du bien commun, brandissent des pancartes racistes, professent un mépris sans complexe pour la science. La position difficile de Jean-Luc Mélenchon l’illustre qui, tout en soutenant la dimension de défense des libertés du mouvement anti-passe, en est réduit à dire son exaspération : « Nous en avons assez de l’extrême droite et des antisémites. Fichez le camp de nos manifestations ! »

Une hostilité qui nourrit les mobilisations

Alors « circulez, il n’y a plus rien à voir », qu’une curiosité estivale qui s’étiole avec l’automne ? On aurait tort de le penser. Le mouvement, avec ses composantes syndicales et « gilets jaunes », illustre la pérennité d’une hostilité mobilisée contre le président de la République et son gouvernement, la contestation d’une société inégalitaire où les écarts de richesse et de sécurité d’emploi se sont encore creusées pendant la pandémie… Le fait que le président de la République annonce depuis mi-septembre de nombreuses mesures avantageuses pour diverses catégories populaires, suscitant les critiques de l’opposition – suggère que ce risque a été bien perçu par l’exécutif.

Cette mobilisation suggère aussi la montée d’exaspérations – qu’illustre l’obsessionnel et ambigu mot d’ordre de liberté sur les pancartes des manifestants devant ce qu’il faut bien appeler la restriction continue des libertés publiques par une séquence d’états d’urgence antiterroriste, d’alerte sanitaire depuis six ans. La réalité de ces périls n’est pas contestable. Mais combien de pays européens ont poussé aussi loin la suspicion sur la vertu civique de leurs citoyens, symbolisée par l’obligation de se munir d’« autorisations dérogatoires » pour aller acheter sa baguette.

Des gouvernants trop impérieux ?

Enfin s’il est salubre de critiquer les débordements en tout genre de certains manifestants, on peut questionner aussi la verticalité, parfois l’arrogance de discours qui, au nom de la Raison et du savoir, ferment l’espace des questions qu’il serait convenable de débattre, identifient critiques et ignares.

Contrairement à ce que dit le sénateur Malhuret, il n’est nul besoin de « savoir situer la vésicule biliaire » pour questionner les effets le bilan de politiques de santé portées depuis vingt ans par élus de gauche et de droite et hauts fonctionnaires des ARS à partir d’une visée de rationalisation des coûts. Comme l’ont montré de nombreux travaux de sociologie de la santé, ces politiques publiques ont affaibli l’institution hospitalière et ses capacités, démoralisé ses personnels avec les effets observables dès le pic du premier confinement.

[Vidéo AFP  - Coronavirus: quand le gouvernement français déconseillait le port de masques]

On peut dès lors questionner ce que ce que le sociologue Georges Ritzer nomme l’irrationalité de la rationalité : faire la chasse aux minutes perdues par une aide-soignante à discuter avec un patient est-ce rogner un coût ou un geste à potentiel thérapeutique ?

Il n’est pas davantage besoin d’un bac + 5 pour questionner les palinodies officielles sur l’improbable essor du virus en France, les usages du masque – dont la porte-parole du gouvernement disait le 20 mars 2020 sur BFM TV qu’il n’était pas indispensable et que sa pose était un geste « technique » qu’elle n’aurait su maîtriser – ou pour demander par quel prodige biologique les pompiers doivent se vacciner quand les policiers, sécrétant apparemment des anticorps spécifiques, en sont dispensés.

Il n’est encore pas inconvenant que se déploie un débat, éclairé par chercheurs et praticiens, sur le bien-fondé d’une série de choix : manque de moyens de la recherche publique (et privée si on pense aux équipes de recherche décimées chez Sanofi), mise en évidence par la pandémie de territoires sous-médicalisés, vaccination des adolescents. Ce qu’invite encore à mettre en débat cette crise grave et durable, ce sont les effets contre productifs d’une vision et d’une division très verticale entre ceux qui savent et les autres dans la culture des élites françaises, d’un a priori défiant quant au civisme et aux compétences des citoyens. Aujourd’hui encore les messages officiels se ponctuent d’un « On prend soin de vous », là où la communication de santé de nos voisins allemands repose sur le « nous », suggérant une population active et consciente.

Le principe d’un espace public est de chercher à ce qu’émergent des décisions raisonnées et rationnelles, cela exclut que quiconque puisse se poser en seul propriétaire de la Raison.

Erik Neveu, Sociologue, Université de Rennes 1

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.