L'épidémie de Covid-19 en Grèce et en France : statistiques et démographie

Deux pays aux trajectoires différentes : analyse de l'évolution de l'épidémie de Covid-19 par les démographes Jean-Luc Richard et Alexandra Tragaki, respectivement enseignants-chercheurs à l'Université de Rennes 1 et à l'Université Harokopio d'Athènes.

Comparaison des décès par millions d'habitants, France et Grèce sur 50 jours suivant le 4e décès.Crédit A. Tragaki/J.-L. Richard
  1. Les chiffres des premiers mois
  2. Suivi de la situation jusqu'au début novembre 2020
  3. Référence

Les chiffres des premiers mois

Le 11 mai, date du déconfinement en France, la Grèce déplorait 151 décès dus au coronavirus SARS-CoV-2, ce qui correspond à près de 14 décès par million d’habitants, chiffre parmi les plus bas enregistrés en Europe.

Ce jour-là, la France comptait 26 643 décès (plus de 410 par million), outre les décès à domicile qui ne sont pas intégrés dans ce total. Le taux de personnes décédées sur le nombre de personnes testées positives était d’environ 5,56 % en Grèce (contre 14,83 décès pour 100 personnes testées positives en France).

Ce même jour en Grèce, le nombre des cas confirmés s’élevait à 2 726 parmi les 99.363 personnes testées : cela représentait environ 260 personnes infectées par million d’habitants. En France, au 11 mai, seulement 1,4 % de la population avait été testée, tandis que plus de 2 000 cas par million d’habitants étaient observés.

Suivi de la situation jusqu'au début novembre 2020

Ces quelques remarques peuvent éclairer l'"exception grecque" face à l'épidémie de COVID-19. Elle sont proposées par Jean-Luc Richard, démographe, maître de conférence à l'Université de Rennes 1 et membre du laboratoire Arènes, en collaboration avec Alexandra Tragaki, professeure à l'Université Harokopio (Athènes, Grèce). Ces tendances ont été présentées à des étudiants de master et doctorats à Athènes lors d'un séminaire (oct. 2020).
 

Évolution du nombre de cas pour la France et la Grèce - Les courbes présentent une allure comparable, cependant le nombre de cas diffère fortement d'un pays à l'autre. - © https://coronavirus.jhu.edu/

Analyse des premiers mois : précocité des mesures
Durant ce que l'on a appelé la première vague (printemps 2020), l'épidémie ne s'est pas développée en Grèce au point d'atteindre une circulation active sur l'ensemble du territoire national. La précocité de la prise des mesures préventive a été un facteur efficace face à des cas qui, de plus, arrivaient plus tardivement (de 1 à 4 semaines après) que dans d'autres pays. La Grèce a eu davantage le temps de voir ce qu'étaient des décisions tardives de certains pays. Le gouvernement grec a fait reposer ses choix sur un directeur général de la santé, le Pr Tsiodras, médecin spécialiste des maladies infectieuses, issu de Harvard (USA), qui était et est persuadé qu'un confinement est d'autant plus efficace (et court), qu'il était précoce. Cet argument a été repris le 5 novembre, lors de leur conférence de presse, par le Premier ministre grec Kyriákos Mitsotákis  et par le Pr. Sotiris Tsiodras.

Il y avait la crainte d'une explosion des cas de contamination au SARS-Cov2 dans les îles, peu équipées sur le plan hospitalier. La politique de tests a été plus ambitieuse et plus fréquente qu'en France en première vague (mars-juin), alors que le pourcentage de contaminés dans la population était nettement plus faible. La politique d'achat de masques et de conseil de port de ceux-ci a été très précoce: un masque chirurgical était souvent fourni quand on achetait un quotidien au kiosque de presse, dès mars. Cependant, malgré une politique réactive qui a permis d'équiper les personnes pour qui cela était le plus indispensable, la Grèce n'a pu se fournir en masques sur le marché chinois, en raison des prix pratiqués, ce qui a limité la disponibilité massive de masques pour le grand public au début de l'épidémie.

Dilemme touristique estival
Cet été, la Grèce a eu la volonté de maintenir une relative ouverture (très contrôlée, au sens sanitaire, mais pas une fermeture) de ses frontières, pour les échanges économiques de proximité avec les pays voisins et, pour le tourisme, en particulier estival. Enfin, la rareté des cas fait qu'on ne peut conclure sur les effets des quelques essais effectués en Grèce mais le nombre raisonnable de malade a permis un suivi assez fin et même le lancement de quelques protocoles expérimentaux. Les données sur les décès et sur les tests sont précises (notamment pour les sexes et âges des personnes concernées), et le nombre de personnes hospitalisées est désormais connu.

Reprise de la progression
 

Au 12 nov 2020, nombre de cas cumulés de COVID-19 en Grèce depuis mars 2020 - © https://eody.gov.gr/category/covid-19/

La Grèce tente de contenir la progression qui pourrait être associée à la présence de populations voisines davantage touchées (Macédoine du Nord). Un système de fiches d'autorisation préalable et de tests (obligatoires ou aléatoires, cela dépend des pays de provenance) est mis en place dans les aéroports et sur les postes frontières.  

Il y a eu, à ce jour (5 novembre 2020), un peu plus de 700 décès dus à l'épidémie depuis mars. Il est vrai que l'augmentation est significative depuis la fin de l’été. Cependant, la Grèce partait d'un niveau très bas. La volonté du gouvernement est d'infléchir la courbe avant qu'il ne soit trop tard au regard des problèmes qui pourraient survenir (hôpitaux débordés, mortalité forte parmi les aînés sur fond de circulation intrafamiliale du virus).

Il y a actuellement plus de 2000 nouveaux cas par jour (2636 et 2917 pour les deux derniers jours à la date du 5 novembre 2020, jour où il a eu un record de 29 décès enregistrés). C'est dans les régions de Thessalonique et d'Athènes que la dynamique est désormais la plus forte, mais à un niveau toujours nettement moindre que ce que l'on observe dans la plupart des pays d'Europe.

En ce début novembre, on peut estimer la diffusion du virus à un niveau actuellement trois à quatre fois moindre qu’en France. Un confinement général commence en Grèce à partir du 7 novembre. Seuls les déplacements professionnels et impérieux seront autorisés à l’intérieur du pays. Des mesures strictes sont maintenues ou renforcées : ainsi, il n'y a, à ce jour, aucun enseignement présentiel en Grèce dans les universités. Depuis la rentrée, les enfants portent des masques dès l’école primaire, ainsi que la France l’a décidé pour application à compter du 2 novembre dernier. Le 5 novembre, le gouvernement grec a décidé de faire passer en distanciel les enseignements de lycée.

J.-L. Richard et Alexandra Tragaki à l'Université Harokopio (Athènes, Grèce) - © J.-L. Richard

 

Référence

Au-delà du rappel de quelques éléments relatifs aux choix de santé publique qui ont été effectués par les deux pays, le document de travail référencé ci-dessous rappelle ce que les données statistiques et démographiques permettent d’établir aux premiers mois de l'épidémie, mais aussi le manque de données plus standardisées, en particulier pour la France.

Premiers mois de l’épidémie de COVID19 dans deux pays aux trajectoires différentes, la Grèce et la France
Alexandra Tragaki (professeure de démographie à l'Université Harokopio d'Athènes) et Jean-Luc Richard, démographe, maître de conférence à l'Université de Rennes 1, membre du laboratoire Arènes, professeur Erasmus STA à l'Université Harokopio d'Athènes (octobre-novembre 2020).