Hommage à Catherine Colliot-Thélène, professeure émérite en philosophie

Chercheuse singulière et d'une remarquable ouverture intellectuelle, Catherine Colliot-Thélène est décédée le vendredi 6 mai 2022, à Paris. Son exceptionnelle connaissance des auteurs de la tradition philosophique l'avait notamment conduite à être l’une des meilleures spécialistes mondiales de Max Weber. L’Université de Rennes 1 et l’équipe de recherche du Centre Atlantique de Philosophie (CAPHI) lui rendent hommage.
Catherine Colliot-Thélène @C.Gabbero

Tout au long d’une carrière commencée comme maître de conférences à l’École Normale Supérieure de Fontenay et terminée comme professeure émérite à l'Université de Rennes 1, Catherine Colliot-Thélène fut une chercheuse particulièrement féconde et originale, déployant un chemin de réflexion singulier, profond et rigoureux, marqué par une remarquable ouverture intellectuelle et un intense degré d’engagement philosophique.
A l’articulation entre philosophie et sociologie, elle était l’une des meilleures spécialistes mondiales de Max Weber, qu’elle avait traduit et commenté dans des livres devenus incontournables (Max Weber et l’histoire [1990] ; Le désenchantement de l’État – de Hegel à Max Weber [1992], Études wébériennes : rationalités, histoires, droits [2001], La sociologie de Max Weber [2006]). Mais son expertise s’étendait à tous les auteurs classiques de la philosophie allemande, et elle était particulièrement lumineuse dans ses commentaires de Kant, Hegel, Marx ou de la théorie critique contemporaine. Cette exceptionnelle connaissance des auteurs de la tradition philosophique et des textes fondateurs des sciences sociales était toujours mobilisée dans la perspective d’une histoire des problèmes contemporains et de leur résolution. Dans ses derniers livres si importants (La Démocratie sans ‘demos’  [2011] ; Le commun de la liberté – Du droit de propriété au devoir d’hospitalité [2022]), elle développait ainsi les éléments d’une philosophique politique personnelle, centrée sur les droits subjectifs, la compréhension de l’individualisme contemporain et le devenir de la démocratie, dans le contexte de la mondialisation et de l’érosion du pouvoir de l’État-nation, en s’efforçant de dénouer le lien entre démocratie et souveraineté.

Ancienne directrice de l’équipe de recherche du Caphi, ancienne membre de l’Institut Universitaire de France et du comité de pilotage des assises nationales de l’enseignement supérieur et de la recherche (2012), Catherine Colliot-Thélène s’est investie à tous les niveaux de la vie universitaire. Elle fut surtout une professeure formidable et généreuse, qui a profondément marqué des générations d’étudiants et étudiantes, par un enseignement qui conjuguait extrême rigueur intellectuelle et bienveillance. Toutes celles et ceux qui ont fréquenté nos murs et nos amphis, où résonne encore le souvenir de sa voix si chaleureuse, savent combien ses élèves sortaient de ses cours enthousiasmés, avec une énergie philosophique décuplée, combien elle savait éveiller les esprits et les maintenir dans une tension exigeante et joyeuse.

Catherine Colliot-Thélène se sera vouée sa vie entière, inlassablement, aux transferts culturels et conceptuels entre la France et l’Allemagne, par son activité remarquable de traductrice et de commentatrice, par son enseignement, mais aussi par la position qu’elle occupa pendant cinq années à la tête du Centre Marc Bloch à Berlin, où elle a marqué de façon décisive la coopération intellectuelle franco-allemande (1999-2004). Ses nombreux séjours d’enseignement et de recherches dans les plus prestigieuses institutions universitaires allemandes et son dialogue avec certaines des principales figures de la vie intellectuelle outre-Rhin (Jürgen Habermas, Axel Honneth,…) attestent de la reconnaissance dont elle bénéficiait là-bas. Cette reconnaissance s’étend également au monde anglo-saxon et à l’Amérique latine, particulièrement au Brésil, où elle avait noué de nombreuses amitiés intellectuelles.

Reconnue pour ses engagements, Catherine Colliot-Thélène avait été promue chevalier de la légion d'honneur en 2011 (décret du 22/04/2011 / PR du 17/11/2011) sur la promotion du ministère chargé de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Les enseignants-chercheurs et les étudiants de l’UFR de philosophie, qu’elle a tant inspirés, et la communauté entière de l'Université de Rennes 1 et le monde académique dans son ensemble sont aujourd’hui dans le deuil de cette personnalité exceptionnelle.