Entre vie normale et précautions : s'adapter à la cohabitation avec le coronavirus

Jusqu'à la découverte d'un vaccin ou d'un médicament spécifique, il faut vivre dans un monde où le virus SARS-CoV-2 circule. Comment trouver le bon équilibre entre les précautions indispensables et le vivre ensemble ? Réponses avec Matthieu Revest et Vincent Thibault, professeurs à l'Université de Rennes 1 et praticiens hospitaliers au CHU de Rennes.

Le Pr Vincent Thibault, virologue (à g.) et le Pr Matthieu Revest, infectiologue (à dr.) - Image UR1/DirCom/JLB
  1. Un entretien texte et deux vidéos, par deux experts en première ligne face à l'épidémie
  2. Q. Comment passer de la crise de la première vague à une cohabitation sur le temps long avec le virus ?
  3. Q. Comment aider les gens à rester vigilants, alors que l’été est là ?
  4. Q. Qu’en est-il de la capacité à tester la population en Bretagne ?
  5. Q. On dit que ce coronavirus se situe à un point d’équilibre entre sa dangerosité et sa dissémination, est-ce correct ?
  6. Q. À ce propos, la contagion par les asymptomatiques est-elle possible ? Fréquente ? Comment cette contagiosité évolue-t-elle au cours de la maladie ?
  7. Q. Le SARS-CoV-2 est-il saisonnier ?
  8. Q. Faisons votre bilan de cette première vague. Tout d'abord, fallait-il confiner ?
  9. Q. En dehors du confinement, que penser des mesures parfois très rigoureuses prises dans les entreprises, les écoles ?
  10. Q. Qu’est-ce qui a bien fonctionné lors de cette première vague, et quelles leçons peut-on en tirer ?
  11. Q. Y a-t-il d’autres facteurs qui pourraient expliquer cette disparité entre régions françaises ?
  12. Q. Comment vous positionnez-vous sur la controverse autour de l’hydroxychloroquine, et plus généralement sur les nombreuses annonces relatives aux traitements ?
  13. Q. Comment la réponse à l'épidémie devrait-elle évoluer, à votre avis ?
  14. Q. Un mot de conclusion ?

Un entretien texte et deux vidéos, par deux experts en première ligne face à l'épidémie

[Publication le 24 juillet 2020 - Temps de lecture : 20mn]

Matthieu Revest et Vincent Thibault sont tous deux professeurs à la faculté de médecine de l'Université de Rennes 1. Matthieu Revest est infectiologue, responsable médical pour les maladies infectieuses émergentes dans le service de maladies infectieuses et réanimation médicale du CHU de Rennes. Vincent Thibault est virologue, chef du laboratoire de virologie du CHU de Rennes.

Cet entretien de fond propose de "remettre les choses au bon niveau" et de prendre du recul sur l'actualité de l'épidémie, en particulier pour ce qui concerne les annonces de traitements prometteurs.
Comme le dit Matthieu Revest : "Le temps de la science n'est pas le temps médiatique attendu par la population".

Ce texte est complété par deux vidéos où les deux experts partagent informations et clés essentielles :

  • entre vie normale et précautions : s'adapter à une cohabitation longue et changeante avec le coronavirus
  • prendre du recul : remettre les choses au bon niveau, en particulier les multiples annonces de traitement prometteurs, en attendant une solution efficace contre le SARS-CoV-2.

Bonne lecture !

Q. Comment passer de la crise de la première vague à une cohabitation sur le temps long avec le virus ?

Vincent Thibault - D’abord il faut se souvenir que tout le battage médiatique et toutes les mesures prises autour de ce virus visaient un objectif : niveler la première vague de contamination pour conserver un système de santé fonctionnel, ce qui a permis de limiter le nombre de cas graves et de décès.
 

Attention à la courbe bleue ! - Aplatissement de la courbe de 1ère vague, risque de résurgence après déconfinement - © Roy M. Anderson et al. / The Lancet

Maintenant que la première vague est passée, la présence du virus entre petit à petit dans les mœurs et on peut prendre du recul : si l'on considère l'ensemble de la population, c’est dans une très faible proportion de cas que le Covid-19 est plus sévère qu’une grippe.

L’important, c’est de rester raisonnablement vigilant : mener une vie aussi épanouissante que possible tout en veillant attentivement à limiter le nombre de cas, en particulier chez les personnes fragiles.

Cette vigilance devra durer jusqu’à l’arrivée d’un vaccin ou d’un autre type de traitement.

Il faut reconnaître qu'il est difficile de s'adapter en permanence au contexte changeant de cette épidémie. Par exemple, l'obligation de porter un masque dans les lieux publics clos est une contrainte importante de plus dans nos vies de tous les jours. Mais c'est indispensable pour réduire le risque d'une deuxième vague de contaminations.

Matthieu Revest - Cette épidémie-là nous rappelle juste ce que notre société hyper performante sur l’hygiène nous avait un peu fait oublier : nous sommes en contact permanent avec des micro-organismes, nous sommes parfois fragiles face à eux, et c’est naturel. La vie en société, en relation avec la nature sur une planète très interconnectée nous expose tous à un risque infectieux, qu’on le veuille ou non, et nous sommes tous solidaires face à ce risque. Ce virus nous renvoie un peu à cette condition humaine qui est la nôtre.

Q. Comment aider les gens à rester vigilants, alors que l’été est là ?

M. R. - Le virus est encore dans les parages. Il n’y a jamais eu autant de nouveaux cas par jour dans le monde qu’actuellement, l’OMS craint un rebond de l’épidémie en Europe, en France la situation de la Guyane est préoccupante et on a des signes d'une reprise à bas bruit mais bien nette de l'épidémie en métropole. Elle est encore contrôlée en France mais pas du tout dans d'autres pays du monde. Et, je le redis, on vit sur une planète interconnectée. Quand un virus, et surtout un de ce type-là circule dans une partie du monde, les Amériques par exemple en ce moment, il peut retourner dans une autre partie très rapidement.

Les personnes fragiles le sont toujours autant. Les facteurs de risque sont l’âge, les pathologies cardiaques, l’hypertension artérielle, l’obésité.
On a eu l'impression que les populations noires étaient plus à risque, mais la prise en compte d'autres facteurs semble invalider cette hypothèse.

Les personnes à risque doivent être protégées, il y a toujours des exceptions chez les personnes plus jeunes, et donc il faut continuer à prendre des précautions. Elles sont de trois ordres.

1. Maintenir les gestes barrière
Se laver les mains fréquemment, tousser dans son coude, quand c’est possible maintenir les distanciations sociales à plus d’1 mètre, et si c’est moins d’1 mètre, ou dans un lieu recevant du public clos, porter un masque. Le danger, c’est de croire que parce qu’on porte un masque, on peut se dispenser des autres gestes : pas du tout !

V. T. - Le masque est important parce qu’il apparaît nettement que le mode dominant de transmission de ce virus est inter-humain, par les gouttelettes. Le virus peut rester sur les surfaces inertes, il faut en tenir compte mais on n’a pas de cas avéré de contamination massive par les objets touchés. Le masque bloque les gouttelettes, le principal vecteur de contagion : c’est donc un excellent moyen de l’empêcher. Il valorise aussi la personne qui le porte : elle montre un comportement altruiste, soucieuse de se protéger soi-même en protégeant les autres, et la vue du masque sensibilise ceux qui n’en portent pas.

Protégeons-nous, portons tous des masques

2. Réagir vite au moindre symptôme, se confiner si on est malade
M. R. - L’autre point capital, si on se sent malade même légèrement (nez qui coule, fièvre, toux, perte de l’odorat...), c’est de consulter immédiatement pour que le médecin puisse décider ou non un dépistage. Si jamais il est positif (par PCR ou scanner, ou si le médecin a une forte conviction clinique même devant un test négatif), il faut accepter de changer radicalement sa vie pendant les 8 jours qui vont suivre, c’est-à-dire d’être confiné. C’est pénible même si on n’est pas très malade, car la plupart du temps ce virus-là ne rend pas très malade. Mais en tant que vecteur potentiel du virus, on a alors un rôle très important à jouer vis-à-vis du reste de la société, donc c’est un effort à faire. Le protocole de traçage permettra de détecter et d’isoler les cas contacts qui pourraient à leur tour transmettre la maladie.

3. Ne pas voyager dans les régions à risque
Enfin, il ne faut probablement pas se rendre actuellement dans les régions du monde où le virus circule beaucoup. Personnellement je devais aller aux États-Unis cet été… j'ai annulé !

J’ajouterai qu’il faut préserver sa qualité de vie, sa santé, sa santé mentale. Faut-il s’inquiéter de rencontrer le virus, qu’il soit présent dans la vie quotidienne ? C’est la définition même de la vie en société. Il faut accepter de vivre avec cela. Les maladies infectieuses sont les plus fréquentes que l’on rencontre en médecine, l’infectiologie qui est ma discipline est pourtant peu connue, c’est un paradoxe… Les patients que je rencontre en consultation sont souvent surpris quand on leur annonce qu’il sont infectés : « Quoi ? Elle existe toujours cette maladie ? On peut encore l’attraper ?... » Et oui !

Q. Qu’en est-il de la capacité à tester la population en Bretagne ?

M. R. - Pendant la première vague le laboratoire de virologie du CHU de Rennes a réussi à assumer pleinement son rôle de diagnostic mais également d’expertise, au prix certes d’une surcharge de travail particulièrement intense. Il ne s’agit pas seulement de faire du test. Il s’agit également de savoir en interpréter les résultats et pour cela, seuls des spécialistes (en l’occurrence les médecins virologues) sont aptes à le faire de manière parfaite.

V. T.  On a réussi à s’organiser pour faire face aux besoins de la première vague, et nous sommes en mesure de répondre dans le futur. Fin juin on était à 150 tests par jour, c’est très peu en comparaison, avec quasiment 0% de positifs. En cette fin juillet la situation évolue chaque jour. L'important est de conserver une grande réactivité face à l'évolution de l'épidémie, que ce soit au niveau international ou en local. Nous participons au dépistage massif de la Mayenne, ce qui entraîne un surcroît ponctuel de tests, et nul ne sait comment évoluera la situation. Nous avons aussi beaucoup de demandes pour des voyageurs pour lesquels un test négatif est exigé pour l'entrée dans les pays visités. Chaque jour est différent, ce qui ne simplifie pas la gestion ! Les tests sérologiques sont très peu réalisés au CHU : les demandes sont peu nombreuses, ce qui est une bonne chose car ils sont inutiles, sauf situation très particulière.
 

Vincent Thibault dans le laboratoire de virologie du CHU de Rennes - © T. Bregardis - Ouest-France - 28.02.2019

 

Q. On dit que ce coronavirus se situe à un point d’équilibre entre sa dangerosité et sa dissémination, est-ce correct ?

M. R. - Oui c’est exactement ça : un équilibre entre la dangerosité individuelle, qui est faible finalement, et de fortes capacités de transmission. Ce n’est pas le seul pathogène à se situer ainsi, loin de là. Mais le SARS-CoV-2 en particulier a montré que la transmission par gouttelettes est redoutablement efficace dans notre monde pourtant très axé sur l’hygiène.

V. T. - Cela me fait dire, sans certitude, qu’il y a des chances que ce virus ne disparaisse pas de lui-même, car heureusement il ne cause pas de morts en très grand nombre par rapport à d’autres épidémies. Le fait que les personnes infectées soient contagieuses avant les premiers symptômes, ou même en restant asymptomatiques, fait aussi la différence avec le SARS-CoV de 2003 qu’on avait pu maîtriser assez rapidement.
 

Tableau de bord permettant de suivre en temps réel l'évolution de la pandémie, pays par pays - © John Hopkins University - Coronavirus resource Center

 

Q. À ce propos, la contagion par les asymptomatiques est-elle possible ? Fréquente ? Comment cette contagiosité évolue-t-elle au cours de la maladie ?

M. R. - Il y a eu un peu de flou dans les messages de l’OMS à ce sujet. Il est établi maintenant qu’une personne asymptomatique peut transmettre le virus.

Un corpus d'études compilé par Santé publique France avance même que 50% des contaminations se feraient via des personnes asymptomatiques. Cela reste rare au niveau individuel, mais au niveau d’une population l’effet est potentiellement dévastateur. S’il y a des symptômes, la contagiosité a commencé deux jours avant. Elle augmente au lendemain de l’apparition de ces symptômes, diminue pour devenir assez faible après J4, et disparaître après J8 s’il n’y a pas de phase inflammatoire, celle qui est compliquée à traiter mais qui reste rare heureusement.

Q. Le SARS-CoV-2 est-il saisonnier ?

V. T. - J’en doute. En Iran et au Pakistan, ce sont les saisons chaudes en ce moment et les cas augmentent.

M. R. - Il y a encore beaucoup de questions sur la dynamique de l’épidémie. On ne comprend pas pourquoi à certains endroits elle a été très importante, et à d’autres endroits très modeste. L’exemple de la Grèce est le meilleur sur ce point : comment expliquer le si faible nombre de cas dans ce pays dont le système de santé a des difficultés ? Un grand mystère pour moi. Il y aura des travaux multidisciplinaires à initier entre économistes, sociologues, géographes, météorologues, épidémiologistes… pour essayer de mieux comprendre cette diffusion.

 

Q. Faisons votre bilan de cette première vague. Tout d'abord, fallait-il confiner ?

M. R. -  On a des études solides qui montrent vraiment qu’il fallait le faire. Et dans notre pratique à l'hôpital, nous avons très clairement constaté nous-mêmes l'effet d'arrêt du confinement. Ceux qui contestent son efficacité se basent sur des indicateurs qui auraient été tout autres si le confinement n’avait pas eu lieu. Dépister 65 millions de personnes ? Impossible logistiquement, contestable démocratiquement, et sans doute toutes n’auraient pas accepté de le faire, sans compter qu’un test négatif aurait pu virer positif trois jours plus tard.
 

Effet du confinement en France sur l'épidémie de Covid-19 - d'après H. Salje et al.

Cette question de l'acceptabilité est bien mise en lumière par les campagnes de dépistage massif qui ont été lancées en Île-de-France et plus récemment en Mayenne, dans les Côtes-d'Armor, en Vendée, etc. pour identifier les clusters dormants et gagner en visibilité sur l'évolution de l'épidémie. L'enjeu porte notamment sur le nombre de personnes potentiellement asymptomatiques.

La participation est volontaire (distribution de bons pour aller se faire dépister), et sert aussi de test pour évaluer l'acceptation de ce type de dépistage massif par la population.

La simple distanciation des malades n’aurait pas suffi à casser aussi vite la progression de l’épidémie telle qu’elle se produisait dans notre pays. Ce qui provoquait la forte augmentation du nombre de cas, c’était le regroupement de personnes de foyers différents dans un même lieu confiné, avec peu de distanciation.

Les personnes asymptomatiques auraient continué en toute bonne foi à aller dans les concerts, à prendre les transports en commun, à se rendre sur leur lieu de travail… On a vu ce qu’a donné un seul rassemblement évangélique à Mulhouse. Le système de santé aurait été complètement à genoux et il y aurait eu des difficultés.

Q. En dehors du confinement, que penser des mesures parfois très rigoureuses prises dans les entreprises, les écoles ?

M. R. - Une partie de la population elle-même demandait ces mesures pour ne pas être exposée au virus, et c’est là qu’on n’a peut-être pas assez bien expliqué. L’objectif n’était pas d’atteindre le risque zéro, ce qui est impossible, et une absurdité complète en matière de maladies infectieuses.

Toutes ces mesures très rigoureuses dans les écoles, dans les entreprises où il fallait placer les photocopies en quarantaine, c’était vraiment absurde. Les microbes seront toujours présents et parfois plus forts que nous, quoi que nous puissions faire, à moins de vivre complètement isolés dans des bulles aseptiques... Il faut prendre des mesures validées scientifiquement, cohérentes avec le risque de transmission, en équilibrant leur bénéfice sur ce plan-là avec le risque qu’elles posent elles-mêmes en termes de qualité de vie et de santé, de santé mentale en particulier.

Par exemple, on n’a toujours pas un consensus scientifique absolument définitif, à ma connaissance, sur la contagiosité des enfants. Cela dit, tous les signaux continuent d’aller dans le même sens, telle cette étude menée par l'Institut Pasteur à Crépy-en-Valois : les enfants ne s’infectent pas facilement, et même infectés ils sont très peu contaminants.


D’autre part, on constate qu’il est assez dangereux pour le développement des enfants de les empêcher de retourner à l’école. Il fallait bien évidemment prendre le risque de rouvrir les établissements scolaires et d’alléger le protocole sanitaire qui excluait beaucoup d’élèves de cette réouverture. Sans ce mythe du risque zéro, les enfants auraient sans doute pu reprendre l’école plus tôt.

Q. Qu’est-ce qui a bien fonctionné lors de cette première vague, et quelles leçons peut-on en tirer ?

M. R. - La collaboration scientifique internationale et nationale, remarquable, a joué un rôle très important en France pour coordonner la réponse à l’épidémie. Les virologues allemands en particulier ont diffusé leurs techniques pour que l’ensemble du monde puisse faire ses diagnostics le plus vite possible. La solidarité professionnelle entre personnels soignants a été excellente, la relation entre médecins et institution étatique a bien fonctionné aussi. Les choix politiques français ont été éclairés par les éléments scientifiques. L’hôpital a tenu. On peut citer la réactivité et l’ingéniosité des enseignants, des métiers de première nécessité, de toute la chaîne alimentaire.

V. T.  - En Bretagne puisque nous y sommes, la première vague a été parfaitement bien gérée, je ne vois pas ce qu’on aurait pu faire de mieux. Les clusters ont été immédiatement identifiés et pris en charge sur le champ, il n’y a pas eu de tension en réanimation. Si la Bretagne et plus généralement le Grand Ouest étaient la France, on pourrait dire qu’on s’en est mieux sortis qu’en Allemagne par exemple.

Alors, comment expliquer la disparité de la gravité de la première vague entre les régions françaises ? C’est là qu’il faut une analyse fine et cesser de se comparer entre pays. Ce que nous a appris la première vague, c’est qu’il ne faut pas gérer l’épidémie de manière trop globale. De mon point de vue d’hospitalo-universitaire, je pense que le déconfinement aurait pu se faire région par région. Les moins touchées, comme la Bretagne justement, auraient pu servir de balises pour les autres.

M. R. - Je pense aussi qu’on aurait gagné à prendre plus de décisions au niveau local, plutôt que national. La coordination était bonne, on aurait encore pu en avoir une meilleure. En recherche particulièrement, on aurait évité une multiplication des projets qui a empêché qu’on ait des études de plus grande ampleur.

Et pour revenir sur la question de la disparité entre régions, il y a de premières enquêtes qui disent que les patients n’ont pas été pris partout en charge de la même manière en France. Je crois assez à cela. Comment aurait-il pu en être autrement ? La saturation du système de santé a entraîné par exemple des ouvertures de nouveaux services de réanimation, il fallait le faire bien sûr. Mais si on me demandait soudain, à moi infectiologue, de traiter des patients atteints d’une pathologie cardiaque grave, j’aurais plus de morts dans mon service qu’un cardiologue dont c’est toute la spécialité ; ce serait inévitable en dépit de tous mes efforts. Sans avoir de certitude, je pense que là où le système de santé a été débordé, la mortalité a augmenté.

Q. Y a-t-il d’autres facteurs qui pourraient expliquer cette disparité entre régions françaises ?

M. R. - Oui. Je peux dire ce qu’on a fait pour juguler l’épidémie, mais je ne peux pas assurer que ce soit suffisant pour expliquer que le Bretagne ait été épargnée. On a été très réactifs, on a agi de manière collégiale entre disciplines médicales et avec l’Agence régionale de santé… mais je pense que les autres régions ont fait pareil. Peut-être le Grand Est a-t-il un peu tardé (mais ce n’était pas la faute des médecins) à fermer le cluster de Mulhouse. Mais je ne sais pas du tout si ça suffit à expliquer la différence et la saturation des systèmes de santé dans des régions et pas d’autres.
 

Surmortalité par département français au 30 mars 2020 par rapport à la moyenne de 2018 et 2019 - © Insee (données) et N. Levratto et al. (cartographie)

À vrai dire je pense que non, qu’il y a d’autres paramètres à prendre en compte (les facteurs socio-économiques, la densité de population, la manière dont réagissent les Bretons, peut-être différente d’ailleurs, je n’en sais rien). En plus je suis juge et partie. On a fait le maximum, mais pour bien connaître les autres collègues de France, ils ont fait le maximum aussi et ils travaillent aussi bien que nous. On peut présenter ce qu’on a fait ; ce sera à des experts extérieurs de dire si cela a été efficace ou pas.

V.T. - Pour illustrer la complexité de cette question, je trouve très juste la métaphore de l’incendie employée il y a quelque temps par Agnès Buzyn. En forêt, un incendie commence par des flammèches dont l’immense majorité ne donne rien. Mais il suffit que l’une d’elle rencontre les bonnes conditions pour que tout s’enflamme. Et aujourd’hui, on est loin de connaître toutes ces conditions pour le coronavirus.

Q. Comment vous positionnez-vous sur la controverse autour de l’hydroxychloroquine, et plus généralement sur les nombreuses annonces relatives aux traitements ?

M. R. - Sur l’hydroxychloroquine, je pense que c’est une catastrophe absolue. D’un côté le Pr Raoult n’aurait pas dû communiquer dans la presse grand public avant d’avoir publié tous les éléments d’évaluation dans la presse scientifique, ce qu’il n’a jamais fait avec un niveau de preuve suffisant. Ainsi aujourd’hui, il n’existe aucune donnée solide qui valide l’intérêt du traitement par hydroxychloroquine, que ce soit pour diminuer les décès ou les intubationspour les patients sous oxygène ou atteints de formes légères à modérées, ou encore pour prévenir l'apparition des symptômes suite à une contamination. Il se dessine donc un consensus scientifique international qui affirme l'inefficacité de l'hydroxychloroquine pour lutter contre le Covid-19.
 

La molécule d'hydroxychloroquine

C’était certainement une bonne idée d’évaluer ce traitement au départ, mais il fallait le faire selon les standards utilisés pour ce type d’évaluation.

Sortir des contraintes imposées par la rigueur scientifique au nom de l’urgence est toujours une très mauvaise idée. On l’a vu lors de l’épidémie d’Ebola en 2014, où l’on a arrêté des évaluations parce qu’on s’est précipité sur un traitement qu’on croyait efficace. Lors de l’épidémie en République démocratique du Congo en 2019 il a bien fallu constater qu’on s’était trompés et que d'autres traitements, testés eux selon les règles de l'art, avaient plus d'efficacité. Si l’on avait bien fait les choses en 2014 on aurait gagné du temps et donné de meilleurs médicaments. Non, l’argument de l’urgence n’est pas un bon alibi, surtout face aux maladies virales pour lesquelles on a très rarement de traitement efficace et spécifique.

Je dois dire qu’on n’a pas été très surpris de l’étude marseillaise. En revanche celle parue (puis retirée) par The Lancet, journal a priori de haute réputation scientifique, qui réfutait l’intérêt de l’hydroxychloroquine sur la base de données invérifiables et suspectes nous a pris par surprise. Le mot d’excuse du premier auteur de l’étude, qui avoue n’avoir pas vérifié les données qu’il publiait, m’a sidéré. C’est impensable de procéder ainsi pour une publication scientifique, qui a semé le doute alors qu’on n’avait même pas besoin de cette étude pour être sceptique sur l’efficacité du traitement.

Surtout, je comprends la confusion des gens, de voir ainsi les scientifiques s’écharper sur la place publique avec des arguments beaucoup trop techniques pour être compréhensibles.

Ces débats auraient dû, comme d’habitude, avoir lieu au sein de la communauté scientifique. Lorsqu’un consensus se serait dégagé parmi les experts, alors seulement on aurait pu communiquer correctement sur l’efficacité ou non de ce traitement. Au lieu de cela, on a assiste à des dépôts de plainte et à des signalements auprès de la justice... On est complètement sortis de la rationalité scientifique et je ne vois pas ce que les patients peuvent y gagner.

V. T. - Je ne comprends pas comment une personne peut faire perdre autant d’énergie, qui plus est face à une situation aussi grave, à partir d’une affirmation non démontrée. S’il y avait eu efficacité de l’hydroxychloroquine, cette démonstration aurait pu être acquise vraiment très rapidement, avec un essai limité au pic de l’épidémie. Il y a eu une dérive des politiques, des médias, et aussi des réseaux sociaux aux prises avec des thèses complotistes. C’est inquiétant. Cette idée que l’hydroxychloroquine était le bon traitement est partie en flèche, sans étude solide à l’appui, et ceux qui l’ont contestée ont fait face à des réactions violentes.

Pour un autre traitement, la combinaison lopinavir-ritonavir, une étude construite dans les règles de l'art en mai, puis une série d'autres en juillet n'ont pas pu apporter un niveau de preuve suffisant quant à son efficacité. Cela a été accepté sans difficulté : il y a eu moins d’enjeu, de médiatisation, et c’est resté dans des proportions raisonnables.

M. R. - À vrai dire, depuis le début de la crise sanitaire, c’est à une épidémie de communiqués que l’on fait face, sans que la communauté scientifique ait reçu les données qui lui permette d’évaluer les annonces. Nous sommes des scientifiques : sans données fiables et vérifiées, impossible de nous prononcer. L’urgence sanitaire n’est pas un argument.

Q. Comment la réponse à l'épidémie devrait-elle évoluer, à votre avis ?

M. R. - Ce qu’on peut dire, c’est que la deuxième vague, si elle arrive, ne sera pas traitée comme la première car on a appris beaucoup plus de choses par définition qu’au début. Ce qui sera fait probablement, ce sera la mise en place de solutions adaptées au niveau local et pas uniquement dictées par la situation générale. En tout cas je crois que c’est cela qu’il faudra faire. Je pense aussi qu’en France on a un système très hospitalo-centré face à ce genre de problème. Peut-être qu’on aurait gagné à décentrer les choses et à plus impliquer la médecine générale de ville dans ce genre d’épidémie, ça me semble une bonne piste.

Sur l'infection elle-même, on n’a pas encore de traitement spécifique qui permette de casser la réplication du virus. Le remdesivir a montré une petite efficacité, mais avec des critères très discutables. Pour la réanimation, on s’est permis d’intuber les patients un peu plus tard. Au début nous étions contraints par le manque de lits, mais cela nous a montré aussi qu’en administrant plus d’oxygène, les patients pouvaient passer le cap en respirant par eux-mêmes, sans ventilation artificielle et donc avec moins de séquelles. Même si les durées d’hospitalisation étaient très longues, on a réussi à contenir la mortalité.

Q. Un mot de conclusion ?

V. T. - Au niveau organisationnel il faudra gérer avec une granularité plus fine, différencier les stratégies locales pour l’intérêt général. Sur le plan individuel, il faut continuer à se dire qu’attraper le virus peut nous arriver et que nous risquons alors de le transmettre à des personnes fragiles, en gardant à l’esprit la forte proportion de formes asymptomatiques.

M. R. - Cette épidémie a montré que l’action de l’un a obligatoirement une répercussion sur l’autre. Que nous le voulions ou non, nous sommes solidaires devant le risque infectieux. C’est une belle occasion de faire évoluer aussi les messages de prévention des épidémies saisonnières : grippe, gastro-entérite, bronchiolite : protéger l’autre avec des gestes barrières, c’est me protéger moi. Si l’on pouvait en ressortir avec une forte prise de conscience de l’intérêt collectif, ce serait super !