Crise sanitaire et théories du complot

3 questions à Julien Giry, chercheur associé à l’Institut du Droit Public et de la Science Politique (Université de Rennes 1)

Coronovirus et infodémie
  1. La crise que nous traversons donne-t-elle naissance à la construction de fake news inédites ou s'agit-il au contraire de la reproduction d'un schéma classique, prévisible ?
  2. Qu'est-ce que les "bulles filtrantes" et comment les percer ?
  3. Comment les scientifiques peuvent-ils répondre aux théories du complot ?

L’émergence du Covid-19 s’est accompagnée de la diffusion d’informations qualifiées à tort de « scientifiques », s’inscrivant parfois en réalité dans des scénarios conspirationnistes. Comment expliquer ce phénomène ? Quel rôle les chercheur.e.s peuvent jouer pour lutter contre ce que certains nomment « infodémie » ?

 

La crise que nous traversons donne-t-elle naissance à la construction de fake news inédites ou s'agit-il au contraire de la reproduction d'un schéma classique, prévisible ?

Il y a un peu des deux, des éléments classiques et des éléments de nouveauté.
Si on reprend les grandes crises épidémiques des XXe et XXIe siècles, qu’il s’agisse de la grippe H1N1 en 2009, de l’épidémie du sida dans les années 1980, ou de la grippe espagnole de 1918, on voit que ce type d’explications par soit de la désinformation, soit des informations fallacieuses, soit même des élaborations complotistes, ce n’est absolument pas nouveau.
Par exemple, la pandémie de grippe espagnole de 1918 a pu être expliquée par la généralisation des émissions radiophoniques et des antennes implantées partout sur les territoires. On retrouve ici quelque chose qui fait tout à fait écho aux théories du complot qui circulent autour du développement contemporain de la 5G. Or les émissions de radio ne sont généralisées qu’à partir du début des années 1920, on assiste donc ici à une explication a posteriori qui est fausse, non valide : les nouvelles technologies seraient dangereuses, nuisibles, facteurs de bouleversements en terme de dépopulation, génératrices de pandémies, etc.

Dans les années 1980, ce même type de théories complotistes émergent autour du sida, nouvelle maladie qui apparait dans l’espace public, mal connue, très contagieuse qui va, au départ, toucher certains segments de la population (consommateurs de stupéfiants, homosexuels, afro-américains). Il existe des éléments de récurrence : expliquer la maladie en termes de conspiration, de désinformation volontaire ou involontaire.

Il existe des éléments de continuité. Si l’on tire le fil encore plus loin, les grandes épidémies moyenâgeuses, dont la peste, sont aussi expliquées par des interventions supranaturelles ou extranaturelles, comme des châtiments divins. Peut-on considérer qu’il s’agit d’une théorie du complot puisqu’il s’agit de l’explication officielle à l’époque ? Cela interroge la notion de théorie du complot qui est elle-même évolutive dans le temps et dans l’espace puisqu’elle s’inscrit toujours en faux par rapport à la parole officielle. Néanmoins c’est intéressant car cela démontre une continuité entre au départ l’interprétation de catastrophes en termes de « pensée magique », ensuite une de « pensée mystique », religieuse, mythologique, et la sécularisation actuelle de ce type de pensées où l’ennemi, le comploteur supposé, n’est plus une entité diabolique mais bien des groupes d’individus parmi lesquels les grands industriels, les politiques, des forces plus obscures…

Il existe également des éléments de nouveauté : relativement, c’est la première fois que les autorités publiques prennent véritablement en compte cette défiance structurelle. L’effet des réseaux socionumériques est absolument déterminant dans la capacité de ces théories à se désenclaver de milieux spécifiques et à essaimer très vite dans l’espace public au point que de nombreux médias et les pouvoirs publics doivent traiter cette question.

 

Qu'est-ce que les "bulles filtrantes" et comment les percer ?

Les "bulles filtrantes" sont le résultat de ce nouvel écosystème médiatique et, essentiellement, numérique. Il existe des communautés qui se juxtaposent les unes aux autres sur les réseaux sociaux notamment. La bulle filtrante c’est à la fois cet enfermement informationnel, communicationnel et finalement social dans une espèce de communauté qui fonctionne en vase clos, où certaines informations pénètrent et d’autres non.
Le filtre c’est d’abord vos propres clics, vos préférences, qui sont triés selon des algorithmes assez complexes par les réseaux sociaux et les moteurs de recherche qui font que vous trouvez toujours des informations qui vont dans le sens de ce que vous avez cherché avant et de vos préférences. Il y a un auto-renforcement de nos propres croyances, convictions, parce que l’information est triée "sur-mesure".
Chacun peut l’expérimenter sur des sujets non politiques ni économiques ou sociaux. Par exemple, après avoir acheté une paire de chaussure en ligne, sans bloqueur de publicité ni d’anti-traceur, dans les jours suivants des publicités pour des chaussures apparaissent en marge des pages que vous visitez. Il s’agit de la personnalisation des informations qui vous sont présentées. Quand il s’agit d’informations complotistes, plus vous cherchez des informations complotistes, plus vous avez accès à des informations complotistes. Cela donne l’impression que vous n’êtes pas tout seul à penser comme cela, que beaucoup de personnes se posent les mêmes questions que vous. Il y a, sur les réseaux sociaux, un effet de communauté qui se crée où les gens se confirment leurs croyances, Les alimentent, les entretiennent entre eux.
Cet enfermement informationnel et communicationnel devient social car vos propres croyances marginales, hétérodoxes, parfois absurdes, peuvent vous couper de vos relations, dans le monde physique. Sur Internet, vous retrouvez alors une communauté de partage, une communauté de pensée qui peut parfois devenir amicale. En témoigne ce que vivent les « platistes », une communauté qui pense que la terre est plate, dont la croyance est extrême et marginale, et dont les membres rencontrent souvent des difficultés dans leurs relations familiales, conduisant même parfois à des divorces. Il existe donc des sites de rencontres pour « platistes » qui renforcent cetenfermement dont il est difficile de s’extraire.

Nous sommes tous plus ou moins sujets au "biais de confirmation" : on apprécie d’être conforté dans nos préjugés, "d’avoir raison" ou encore de lire des articles qui vont dans notre sens. L’important c’est de le savoir. On peut se raisonner assez facilement en faisant l’effort d’une démarche critique. Souvent, les théoriciens du complot se présentent comme des personnes qui voient « au-delà », qui doutent. Cette démarche critique est saine, ET à la base de toute recherche scientifique, mais encore faut-il aller jusqu’au bout. Il ne faut pas douter de tout sauf de l’hypothèse du complot comme ils le font. Il est possible d’inciter les complotistes "non systémiques" - c’est-à-dire pas encore totalement convaincus que le complot constitue l’alpha et l’oméga des rapports sociaux - à croiser leurs sources d’information, A mélanger les types de supports informationnels,  aussi en termes idéologiques pour disposer de tous les arguments disponibles et de se faire une idée plus objective ou documentée. Ce qui est plus difficile, c’est dans le cas d’un individu « radicalisé », persuadé que le complot est partout. Dans sa bulle sociale, il a dû abandonner beaucoup de choses. Il faudrait alors qu’il fasse une seconde fois ce chemin de désaffiliation sociale pour renoncer à ses croyances. Or, ce travail est pénible et ne garantit pas de retrouver tout ce que l’on a perdu.

Pour percer ces bulles filtrantes, une autre réponse peut être apportée : il s’agit de l’éducation aux médias, à la critique des médias, à la critique des sources d’information et de documentation. Cela fait 20 ans que l’on en parle et cela reste malheureusement un vœu pieux. Cela nécessite des aménagements structurels : formation des enseignants, mise en place de programmes scolaires dédiés, etc. C’est difficile à mettre en place mais indispensable et nécessaire, et rapidement selon moi.

 

Comment les scientifiques peuvent-ils répondre aux théories du complot ?

Tout d’abord, il existe des scientifiques tentés par ou eux-mêmes porteurs de théories du complot. Il est donc difficile de dire qu’en tant que scientifiques nous sommes "immunisés" et pouvons d’autorité apporter une réponse.
Ceci étant dit, les scientifiques des sciences dites « dures » commencent, et doivent s’habituer, à voir leur expertise remise en cause par des pseudo-médecins, pseudo-physiciens, pseudo-biologiques, etc. Ils doivent en conséquence faire œuvre de pédagogie pour expliquer leur science, leurs procédés de recherche, leur méthodologie, leurs résultats, le fait que la complexité est nécessaire pour comprendre des phénomènes eux-mêmes complexes.
Pour reprendre l’exemple des platistes, l’un de leurs arguments est celui de l’évidence : « Quand il fait beau, je vois des maisons éloignées de plusieurs centaines de kilomètres, c’est parce que la terre est plate ». C’est alors aux chercheurs d’expliquer qu’il y a des choses qui sont contre-intuitives, des phénomènes multifactoriels. Le bon sens immédiat n’est pas forcément la vérité scientifique.

Au niveau des sciences humaines et sociales, davantage habituées à la remise en cause de leur expertise, il s’agit de comprendre comment un grand nombre d’individus en vient à adhérer à une théorie jusqu’alors marginale. Il faut comprendre l’environnement sociétal, la défiance vis-à-vis des "dominants" - , des médias, des hommes politiques - pour des raisons souvent justifiées et non les ridiculiser au risque de renforcer leur enfermement et d’accentuer la défiance. Il ne faut pas uniquement faire un travail de militantisme anti-conspirationnistes ou de stigmatisation. Il faut revenir à la base de la démarche  des sciences sociales : la compréhension, à ne pas confondre avec une prétendue "culture de l’excuse". Chercher à comprendre le phénomène conspirationniste dans sa globalité est un sujet d’étude depuis les années 1950-60 aux Etats-Unis, mais c’est relativement nouveau dans le monde francophone : depuis les années 2010. Nous sommes trois en France à avoir soutenu une thèse sur le sujet jusqu’à présent. C’est une recherche neuve qui demande à se développer pour enquêter par exemple sur les phénomènes anti-vaccins, les mouvements antisémites ou antimaçonniques aujourd’hui. Cela exige une analyse fine et sérieuse. On sait aujourd’hui comment naissent ces théories, comment elles circulent, quels sont les bouc-émissaires privilégiés, les facteurs et certains déterminants d’adhésion à ces théories, etc. Sur la base de ce diagnostic fin, les sciences sociales peuvent fournir des réponses aux pouvoirs publics - qui, eux, doivent les mettre en œuvre - pour notamment éduquer aux médias, améliorer la participation démocratique des citoyens. Il s’agit de proposer des pratiques vertueuses de démocratisation aux régimes démocratiques, et ainsi détourner des individus qui se posent des questions réelles ou sincères sur les dysfonctionnements de nos régimes et qui, pour partie d’entre eux, "vrillent" vers des discours conspirationnistes. Si la critique des "dominants" n’est pas mauvaise en soi, au contraire, le conspirationnisme constitue une forme de pseudo critique accusatoire et victimaire qui nécessite d’être.