Certains traits du développement cérébral pourraient influencer la prise d'alcool des adolescentes en particulier

En suivant 726 adolescents européens à 14, 16 puis 19 ans, un médecin psychiatre, maître de conférences à l'Université de Rennes 1, a co-dirigé des travaux qui remettent en question le lien de causalité, suggéré par plusieurs études antérieures, qui attribue à l'alcoolisation croissante l'amincissement de la matière grise cérébrale chez ces jeunes. L'analyse suggère même qu'à l'inverse, chez les filles en particulier, cet amincissement pourrait être un facteur contributif de l'alcoolisation. Chez les garçons, c'est un trait de personnalité, l'impulsivité, qui se détache comme principal facteur contributif. Publication dans JAMA Psychiatry (18 déc. 2019).

G. Robert et al.
  1. Cadre, portée et objectif de l'étude
  2. Mise en question du lien de causalité attribuant cet amincissement de la matière grise à la neurotoxicité de l'alcool
  3. Des facteurs contributifs différents pour les filles et pour les garçons
  4. Perspectives
  5. Référence

Cadre, portée et objectif de l'étude

Ces recherches ont été menées dans le cadre de l'étude européenne IMAGEN. Celle-ci utilise l'imagerie et la génétique pour scruter la manière dont les facteurs biologiques, psychologiques et environnementaux influencent le développement cérébral et la santé mentale, dans un objectif de prévention.

Les deux auteurs qui ont dirigé cette étude menée au King's College de Londres sont d'une part Gabriel Robert, maître de conférences à l'Université de Rennes 1, médecin psychiatre au Centre hospitalier Guillaume Régnier, chercheur à l'EA Comportement et noyaux gris centraux et à l'IRISA, et d'autre part Qiang Luo, chercheur associé à l'université Fudan de Shanghai.

En utilisant des données d'imagerie cérébrale collectées auprès de 726 adolescents européens en bonne santé (dont 418 filles), les scientifiques ont analysé les modifications du volume de leur matière grise, et leur fréquence d'alcoolisation de 14 à 19 ans. Des questionnaires de personnalité leur ont également été proposés.

Chez ces adolescents, l'étude portait sur la relation entre les modifications de volume de la matière grise cérébrale, les vécus d'alcoolisation et l'évaluation de traits de personnalité tels que l'impulsivité et l'ouverture, au sens psychologique de ces deux termes.

Mise en question du lien de causalité attribuant cet amincissement de la matière grise à la neurotoxicité de l'alcool

Les résultats montrent que les adolescents chez qui on a observé, sur cette période de cinq années, un amincissement plus important de la matière grise dans les régions frontale et temporales, ont déclaré plus fréquemment s'alcooliser de manière sévère (avec pertes d'équilibre, difficultés d'élocution, vomissements ou encore amnésies).

Sur l'interprétation à donner à cette association, la communauté scientifique est partagée, d'autant qu'il existe aussi une cause non pathologique à l'amincissement de la matière grise à l'adolescence, l'élagage synaptique.

Alors, est-ce l'alcool qui modifie la structure cérébrale des adolescents, ou bien existe-t-il une voie de développement structurel du cerveau qui influencerait le comportement, ce qui pourrait contribuer à placer certains jeunes en situation de risque ?

Cette nouvelle étude remet en question certaines interprétations antérieures suggérant que l'alcoolisation produirait un effet neurotoxique sur le cerveau d'adolescents par ailleurs en bonne santé. En effet, les résultats obtenus indiquent qu'à l'inverse, des différences structurelles dans la matière grise de certains adolescents en bonne santé pourraient les prédisposer à certains comportements aboutissant à une alcoolisation plus fréquente.
 

Des facteurs contributifs différents pour les filles et pour les garçons

Chez les filles, cette association entre modifications de la matière grise au cours du temps et escalade de l'alcoolisation est particulièrement forte. Chez les garçons uniquement, les questionnaires de personnalité ont montré une association entre impulsivité et alcoolisation. Les chercheurs émettent donc l'hypothèse qu'il puisse exister chez les garçons une voie de développement prédisposant à l'alcoolisation qui soit distincte de celle des filles.

Il faut faire attention à l'interprétation de ces résultats, souligne Gabriel Robert, le maître de conférences à l'Université de Rennes 1 qui a co-dirigé cette étude. L'effet toxique de l'alcool a été abondamment décrit au niveau cellulaire chez le rat. Par ailleurs, nous parlons de facteurs contributifs : cette étude ne signifie pas que certains adolescents seraient téléguidés, sans pouvoir réagir, par leur cerveau ou par leur impulsivité vers la prise d'alcool. Boire est un acte qui relève de la pleine responsabilité de chacun.

Perspectives

L'étude montre que sur ce groupe de 726 adolescents en bonne santé, les modifications de la matière grise dans les lobes frontaux et temporaux interviennent avant même les premières prises d'alcool. Il est donc simpliste d'affirmer que c'est la consommation d'alcool qui est responsable de ces changements, sans prendre en compte la complexité des interactions entre développement cérébral et environnement de la personne.

À l'inverse, chez les adolescents qui ne boivent pas en quantité excessive, ces modifications de la structure cérébrale pourraient contribuer à prédire l'apparition d'une consommation à risque. Des recherches complémentaires doivent être menées pour identifier d'autres facteurs de risques potentiels qui pourraient aider, à terme, à mieux décrire ces adolescents.

Référence

Grey matter and personality development during adolescence and the increase of drunkenness frequency: a longitudinal population-based approach

Gabriel H. Robert, MD, PhD; Qiang Luo, PhD; Tao Yu, MD, PhD; Congying Chu, PhD; Alex lng, PhD; Tianye Jia, PhD; Dimitri Papadopoulos Orfanos, PhD; Erin Burke-Quinlan, PhD; Sylvane Desrivières, PhD; Barbara Ruggeri, PhD; Philip Spechler, MA; Bader Chaarani, PhD; Nicole Tay, MA; Tobias Banaschewski, MD, PhD; Arun L. W. Bokde, PhD; Uli Bromberg, PhD; Herta Fior, PhD; Vincent Frouin, PhD; Penny Gowland, PhD; Andreas Heinz, MD, PhD; Bernd lttermann, PhD; Jean-Luc Martinet, MD, PhD; Marie-Laure Paillère Martinet, MD, PhD; Frauke Nees, PhD; Luise Poustka, MD; Michael N. Smolka, MD; Nora C. Vetter, PhD; Henrik Walter, MD, PhD; Robert Whelan, PhD; Patricia Conrad, PhD; Ted Barker, PhD; Hugh Garavan, PhD; Gunter Schumann, MD; for the IMAGEN Consortium

JAMA Psychiatry, 18 déc. 2019 | doi:10.1001/jamapsychiatry.2019.4063

Soutiens financiers
Fondation pour la recherche médicale, Centre hospitalier Guillaume Régnier, Fondation Deniker, Janssen and Janssen, Département scientifique des laboratoires Servier