Miguel Barrio : l'hiver aux Kerguelen

Les mois d'avril à novembre correspondent à la plus longue période d'isolement pour les hivernants des Kerguelen. Miguel Barrio, membre de la "mission 67", fait le récit de ces longs mois d'hiver austral, avant le point d'orgue que constituent novembre et décembre qui amèneront le retour en Métropole.

Le ravin du Mica en hiver - Photo M. Barrio
  1. Un programme d'observation tributaire des moyens nautiques
  2. Des transects pour suivre la progression du désert
  3. Opportunités uniques de collaboration scientifique
  4. L'hivernage, une épreuve psychologique
  5. Vers la sortie de l'hiver

Un programme d'observation tributaire des moyens nautiques

Depuis le premier article que j'ai rédigé pour le site de l'Université de Rennes 1, neuf mois se sont écoulés. Pendant ce temps-là, la campagne d'été s'est terminée et nous approchons déjà de la fin de la période hivernale.
Nos travaux d'été se sont bien déroulés même si, cette année, le manque de moyens nautiques nous a empêché de réaliser une grande partie du travail demandé, en particulier le suivi à long terme de la végétation sur les îles de "notre" Golfe du Morbihan. Cela représentait presque toute la partie du programme consacrée à la végétation.

Pour compenser, nous avons élargi le champ des expériences que nous pouvions réaliser.  Nous en avons aussi lancé d'autres, comme la prospection d'invertébrés dulcicoles que nous avons commencée cette année. Nous avons surtout travaillé sur les invertébrés terrestres, sur des espèces introduites. Par exemple, mon collègue Matteo vous a parlé de Merizodus soledadinus, un carabe prédateur arrivé sur Kerguelen en véritable passager clandestin au début du vingtième siècle. Depuis, il fait des ravages dans les communautés d'invertébrés. J'ai bien sûr moi aussi pris ma part aux activités de piégeage permanent qui permettent d'étudier l'évolution des communautés d'invertébrés en différents points de l'île.

Des transects pour suivre la progression du désert

Nous avons quand même pu travailler un peu sur la végétation en faisant de la prospection sur les plantes aquatiques, pour permettre la mise en place d'un nouveau protocole d'étude l'année prochaine. L'aspect végétation se retrouvait aussi dans un protocole appelé « tempête du désert » qui a pour but de suivre l'avancement ou le recul du front d'érosion du désert de Pointe Morne. Ce désert s'est formé à cause d'une forte érosion, due aux vents violents qui soufflent très souvent sur Kerguelen. Mais sa progression aujourd'hui est fortement liée au changement climatique. Celui-ci provoque, dans la région est de Kerguelen, une augmentation des températures et une baisse des précipitations, causes d'une intense sécheresse.

Notre expérience consistait à pratiquer plusieurs transects de végétation sur le front d'érosion du désert. Les transects sont des lignes qu'on trace entre deux points. Sur ces lignes, nous évaluons le recouvrement du sol par les différentes espèces végétales. Tous les ans depuis 2003, les scientifiques du programme 136 font les même transects, disposés exactement au même endroit, pour pouvoir constater le déplacement du front d'érosion, et ainsi pouvoir étudier l'évolution temporelle de ce désert.

Transect de végétation à Pointe Morne

Opportunités uniques de collaboration scientifique

L'immobilisation des moyens nautiques nous a aussi laissé un peu plus de temps libre, ce qui nous a permis de participer à certaines sorties de terrain des autres scientifiques présents sur Kerguelen. Nous avons par exemple accompagné les ornithologues à Sourcil Noir pendant trois jours, pour les aider à baguer des poussins d'albatros du même nom. À Ratmanoff, nous avons suivi le "Popchat", le scientifique chargé de pister et d'étudier les chats sauvages introduits à Kerguelen il y a plus de 60 ans pour chasser rats et souris, mais qui ont depuis proliféré. C'est une opportunité unique de pouvoir collaborer avec d'autres programmes de recherche sur un lieu comme Kerguelen, pour apprendre et pour mesurer tout ce que réalisent les autres scientifiques sur ces mêmes îles.

Albatros sourcil noir

L'hivernage, une épreuve psychologique

Pendant l'hiver, la vie sur base se déroule tranquillement avec les départs et retours de "manip" (expériences) des autres scientifiques. Pour notre programme SUBANTECO, c'est bien sûr une période un peu plus creuse en terme de sorties de terrain. Elles sont remplacées par le travail de laboratoire bien décrit par Mattéo, et par la saisie des données récupérées pendant la campagne d'été. Quand nos collègues reviennent et que nous nous retrouvons tous à la base, ce qui n'arrive pas souvent, nous en profitons pour réaliser plein d'activités et de soirées ensemble.

Le plateau du Tussok en hiver

Cela dit, l'hiver, c'est aussi la période plus dure sur le plan psychologique. On reste beaucoup plus longtemps sur base avec beaucoup moins de personnes (au maximum 41 quand tout le monde est de retour à "paf"). Le jour est très court et le temps n'est pas particulièrement clément ! Comme l'hiver ici correspond à l'été en Europe, c'est aussi le moment où tous nos proches sont en vacances, ou occupés à réaliser mille projets. Parfois ce n'est pas évident d'être si isolés : nos proches, notre famille et nos amis nous manquent beaucoup, même si, en ce qui me concerne ce n'est pas la première fois que je pars longtemps. Je suis un peu habitué à cette situation, mais ici la déconnexion est presque totale : impossible de partir quelques jours pour voir des amis, ou même les recevoir : pour toucher les continents les plus proches, c'est soit l'Antarctique (pas évident pour voir du monde...) soit l'Afrique du Sud, à près de 4 000 kilomètres ! Cela dit, impossible de ne pas se réjouir de jouer les Robinson dans ce bout du monde, et j'en profite beaucoup.

Vers la sortie de l'hiver

Maintenant que nous approchons de la fin de l'hiver, les jours commencent enfin à s'allonger. Les heures de lumière en plus sont toujours les bienvenues, et nous commençons à retrouver des conditions climatiques un peu plus clémentes. Nous allons pouvoir reprendre les sorties de terrain. De plus, dans quelques jours, le ravitaillement par le navire Marion Dufresne (opération portuaire 2 ou OP2) va nous permettre de récupérer un chaland, un bateau à fond plat qui nous donne la possibilité d'aller sur les îles du Golfe, ou sur différents sites de Kerguelen, hors de la péninsule de Courbet. Nous allons pouvoir élargir notre rayon d'action !

L'OP2, c'est aussi la rotation de la plupart du personnel sur base, scientifiques exceptés. En fait, c'est le début de la mission 68, et le début de la fin de notre mission à nous, "la 67". Nous commençons à entrevoir notre départ, le temps a passé trop vite ! D'ici quelques mois, lors de la prochaine opération portuaire (OP3) ce seront nos successeurs du programme SUBANTECO qui débarqueront, et un mois plus tard nous serons sur le Marion Dufresne, de retour à la Réunion.

Je crois que je serai content de partir pour retrouver mes proches, mais que j'éprouverai aussi une certaine tristesse de quitter cette île, cet hivernage, en laissant derrière moi cette expérience unique.