Matteo Tolosano : hivernage à Kerguelen

Matteo Tolosano est l'un des deux volontaires du programme SUBANTECO à passer l'hiver austral aux Kerguelen, quand les mammifères marins partent hiverner dans les océans et que les sorties de terrain se font plus rares. C'est le temps de la Mid Winter (fête du solstice de juin) et du traitement des données amassées pendant la campagne d'été.

Les Montagnes Vertes... sous la neige - Photo M. Tolosano
  1. Fin avril, début mai
  2. Août
  3. Vers la fin de l'hiver

Fin avril, début mai

Après cinq mois de campagne d’été riches en réalisations d'expériences, en sorties et autres explorations, nous sommes passés en "mode hiver". La durée du jour s'est réduite, les précipitations, parfois neigeuses, se sont renforcées et le vent a joué des muscles. Jusqu'en mai, il nous a été possible de profiter du terrain au cours de sorties sur la péninsule Courbet pour capturer des insectes, les Merizodus soledadinus, passagers clandestins ayant débarqué aux Kerguelen au début du vingtième siècle. Nous sommes ainsi allés à Molloy, Studer, Port Elisabeth, Baie Charrier, Rivière du nord, Pointe Suzanne et dans la région Est de Courbet à la recherche de ce carabe invasif. L'idée est d'utiliser l'observation au microscope et la biologie moléculaire pour relever des différences entre les populations des différents sites. Le même protocole d’échantillonnage a été effectué en été aux mêmes endroits : cela permettra de faire une comparaison entre les saisons pour voir repérer comment le métabolisme des insectes s'y adapte. Grâce à ces sorties, nous avons pu admirer Courbet et ses paysages sous la neige. Le vent de sud, qui arrive directement de l’Antarctique, porte avec lui de formidables précipitations neigeuses : on passe des flocons de grande dimension (qu’en dialecte italien piémontais on appelle « Patarass ») à des flocons petits et durs, le grésil. Lors de nos marches, nous avons pu vérifier qu'aux Kerguelen, pluie comme neige ne tombent jamais droit : elle sont toujours horizontales, balayées par le vent !

La neige a aussi métamorphosé l’aspect de la base de Port aux Français (affectueusement surnommée "paf"). En juin, le lac d’une zone qu’on appelle « Central Park », très prisée des éléphants de mer en été, devient un miroir glacé entouré de blanc. Les éléphants de mer tout comme les gorfous, manchots et skuas de toutes espèces, sont partis hiverner dans les océans et reviendront en septembre pour commencer leur période reproductive au début de l’été austral. Seuls quelques canards d’Eaton, quelques goélands et Chionis se balade sur "Central Park" pendant l’hiver. Le solstice de juin, dans l’hémisphère austral est marqué par une fête, la « Mid Winter ». Toutes les bases antarctiques et subantarctiques suspendent leurs activité pour fêter ce jour où le Soleil culmine à midi vrai au plus bas sur l'horizon. À partir de cette date, la durée du jour augmentera à nouveau, on ira vers la fin de l'hiver... qui vient tout juste de commencer cela dit ! Dans les districts des Terres Australes Antarctiques Françaises, on fête traditionnellement la Mid Winter sur une semaine : sept jours de jeux, d'activités, de fêtes, d'ateliers, autant d'occasions de consolider le groupe des hivernants et de s’amuser tous ensemble.

La base de Port-Aux-Français sous la neige

Août

La Mid Winter est désormais un beau souvenir. Deux mois se sont écoulés incroyablement vite. Lors de cette période, nous, volontaires scientifiques civils du programme SUBANTECO avons passé nos journées au laboratoire BIOMAR. Nous y alternons saisie des données récoltées pendant la campagne d’été, et identification des invertébrés échantillonnés régulièrement tout au long de l’hivernage.  Le suivi à long terme des invertébrés constitute un des axes de notre mission aux Kerguelen. Nous avons plusieurs protocoles à suivre sur ce sujet. L'un d'eux se répète chaque cinq jours et consiste dans la pose (et la relève)  d’une cuvette jaune (qu’on appelle "piège jaune"), remplie d’un peu d’eau et d'un appât odorant que l'on dépose à une dizaine de mètres du Biomar. Cette tâche, accomplie par des "générations" et des "générations" de volontaires au même endroit et à la même cadence, permet d’échantillonner plusieurs types d’invertébrés, de suivre les densités de diptères (l’ordre d’insectes dont les mouches font partie) au long des années et d’observer l’introduction possible de nouvelles espèces sur le district.

La surveillance des espèces invasives est d'ailleurs l’objectif principal d’un autre protocole qui nous voit poser des "pièges jaunes" et des "barber" à côté des lieux de dépôt et de stockage de matériel pendant les ravitaillements effectués par le Marion Dufresne. Cela permet d’observer la possible introduction de nouveaux taxons (groupes ou espèces) d’invertébrés, passagers clandestins du fret en provenance de l’Europe ou de la Réunion par ce navire, seul moyen de transport entre Kerguelen et le reste du monde.

Tous les invertébrés récoltés font l’objet d'une identification que nous réalisons nous-mêmes pendant la période hivernale. Je trouve cette tâche très intéressante : elle nous permet d'admirer la beauté des invertébrés que nous plaçons sous la « bino » (le microscope binoculaire) à fort grandissement. On observe une grande diversité de mouches : mouches sans ailes (Anatalanta aptera, Calycopterix moseleyi), aux ailes modifiées (Amalopterix maritima), aux longues antennes (groupe des Sciaridae), mouches grandes et poilues (comme la mouche bleue Calliphora vicina introduite par le passé aux Kerguelen), petites mouches (1-2 mm) comme celle du genre Leptocera… mais il n’y a pas que des mouches : collemboles (petits arthropodes qui habitent le sol), coléoptères, araignées, pucerons, vers de terre se succèdent sur la platine de notre microscope. Je m'émerveille de voir comment, vus à travers la loupe binoculaire, les détails précis et réguliers des invertébrés rendent belle même une grosse mouche que la plupart des gens trouvent répugnante, telle Calliphora !

Collembole

Vers la fin de l'hiver

Sur la base, à notre travail scientifique quotidien succèdent des ateliers de bricolage, des cours d’informatique, des documentaires et des discussions, des fêtes et des apéritifs. La vie à "paf" est dynamique et amusante. Bientôt, la relève du personnel technique aura lieu avec l’opération portuaire 2 (OP2, le ravitaillement périodique acheminé par le Marion Dufresne). Tous les techniciens militaires avec lesquels on a partagé ces neuf mois de vie à Kerguelen termineront leur hivernage pour laisser la place à ceux de la mission successive, la mission 68. L’OP2 apportera aussi les premières senteurs de l’été austral, les animaux commenceront à faire leur retour et avec eux, nous autres scientifiques retournerons travailler sur le terrain pour profiter à plein des beaux paysages, de la faune et de la flore que les îles Kerguelen nous offrent.