Comment l'organisme des enfants réagit-il aux polluants de l'environnement ?

À compter de 2002, 3 500 futures mamans ont été suivies en Bretagne pour mesurer l'exposition de leur enfant à naître aux contaminants. Commencé dès la grossesse, ce suivi s'est étendu aux 14 premières années de la vie de ces enfants, afin d'évaluer si ces polluants ont des conséquences sur leur développement et leur santé. Présentation de la cohorte PELAGIE, une étude Inserm d'envergure, conduite à Rennes sous la responsabilité de Cécile Chevrier, chercheuse à l'Irset.

Echographie foetale (détail) - Image originale : Dr. Wolfgang Moroder via Wikipedia Commons (CC-BY-SA)
  1. Épidémiologie et statistiques
  2. Deux volets : santé et environnement
  3. Quelques résultats
  4. Diffusion et perspectives
  5. Références scientifiques

Épidémiologie et statistiques

Cécile Chevrier a été recrutée en 2002, sous la supervision de Sylvaine Cordier dans une unité de recherche (U625 Gerhm) intégrée depuis à l'Irset. Épidémiologiste et statisticienne de formation, Cécile n'est pas biologiste comme la plupart de ses collègues de l'Irset. Elle a été recrutée pour prêter main-forte au lancement d'une étude ambitieuse de l'Inserm baptisée PELAGIE ("Perturbateurs endocriniens : étude longitudinale sur les anomalies de la grossesse, l’infertilité et l’enfance). Les chercheuses voulaient en effet vérifier un postulat : certains polluants chimiques influent sur la santé, et ce d'autant plus fortement que les sujets exposés sont plus jeunes.



Dans un premier temps, les chercheuses souhaitaient mettre l'accent sur les solvants et les ethers de glycol présents dans l'environnement personnel ou professionnel des futures mamans.

Mais pour mesurer ces éventuelles conséquences de manière fiable et donner des résultats robustes, il fallait une étude "longitudinale", à même d'observer l'environnement des enfants avant toute suspicion d'anomalie ou de pathologie.

C'est ainsi qu'à partir de 2002 et sur une période de trois ans, des gynécologues et obstétriciens bretons (d'Ille-et-Vilaine, des Côtes d'Armor et du Finistère) ont proposé aux femmes effectuant leur première visite de suivi de grossesse de rejoindre la cohorte PELAGIE (une cohorte est un groupe de patients dont les médecins et les chercheurs analysent les résultats en cohérence). 3 500 d'entre elles ont accepté.

Questionnaires, prélèvements d'échantillons, examens médicaux (biologiques et psychologiques) allaient permettre, à intervalles définis, de suivre la santé et l'environnement de leur enfant pendant la grossesse. Ces investigations ont eu également lieu juste après la naissance, puis à 2 ans, 6 ans et entre 10 et 14 ans. En 2016 encore, une centaine d'IRM ont été pratiqués avec le concours de certains enfants - devenus adolescents - suivis par PELAGIE. Et près de 500 enfants de la cohorte âgés de 12 ans sont invités à participer à un examen précis de leurs paramètres de croissance et de développement pubertaire. En effet, tous les examens ne sont pas pratiqués sur l'ensemble des enfants, principalement en raison des coûts suscités. Des sous-cohortes sont donc régulièrement déterminées, de manière à fournir une réponse robuste aux questions posées tout en maîtrisant l'aspect financier.

Deux volets : santé et environnement

PELAGIE s'intéresse d'une part à la santé humaine, d'autre part à la contamination de notre environnement par les substances chimiques (dans l'air intérieur ambiant, par exemple).

Les chercheuses ont tout d’abord mis l'accent sur les solvants et les éthers de glycol présents dans l'environnement professionnel ou personnel des futures mamans. Puis, comme l'étude est menée en Bretagne, région très agricole, les contaminants examinés par PELAGIE sont les pesticides, mais aussi les sous-produits de la chloration de l’eau, et enfin les phtalates, les polychlorobiphényles (PCBs) et certains retardateurs de flamme.

Quelques résultats

"Comme les protocoles scientifiques sont longs à réaliser et à analyser sur ces grands nombres de mères et d'enfants, il s'écoule du temps entre les examens et les résultats. C'est frustrant pour nous les chercheurs mais aussi probablement les familles participantes, les décideurs et la population en général. Mais c’est une condition aujourd’hui indispensable à la fiabilité et la robustesse de nos résultats", souligne Cécile Chevrier.

Solvants

En 2009, PELAGIE a montré que l'exposition professionnelle des mères aux solvants en début de grossesse doublait le risque de malformations congénitales. Les éthers de glycol, en particulier, pourraient augmenter le risque de malformation des lèvres et du palais. D'autre part, à l'âge de 2 ans, les enfants nés d'une mère ainsi exposée aux solvants présentaient un comportement non optimal, avec plus de troubles de l’attention et d’agressivité. Le postulat que Sylvaine Cordier avait formulé à l'issue de ses précédentes recherches se voyait ainsi confirmé.

Produits de la mer

En 2007, l’étude PÉLAGIE a renforcé l'hypothèse que la consommation de poisson par la maman favorisait la croissance de l'enfant à naître. En même temps, le poids de naissance du bébé risquait d'être plus petit que la normale si la mère consommait régulièrement des coquillages et crustacés, connus pour stocker des polluants tels que les toxines ou les métaux lourds. En 2013, cette consommation a été également associée à une augmentation moyenne de plus 60% du risque d'allergie alimentaire chez l’enfant avant l'âge de 2 ans.

Pesticides agricoles

Concernant les pesticides utilisés en agriculture, PELAGIE en a retrouvé, pour certains, dans les urines de PELAGIE en a retrouvé dans les urines de la majorité des femmes enceintes et des enfants âgés de 6 ans, ainsi que dans les poussières recueillies au domicile des enfants. Les premiers résultats suggéraient que 54% des femmes enceintes présentaient jusqu'à huit molécules différentes, parmi 52 testées. Les niveaux de pesticides mesurés restent cependant inférieurs à ceux mesurés chez des femmes enceintes aux Pays-Bas par exemple et aux Etats-Unis.

Il faut souligner que si l'on mesure un pesticide dans les prélèvements urinaires d'une personne, il est souvent difficile de déterminer si la personne s'est contaminée par l'alimentation, ou par l'exposition à un environnement contaminé. En revanche, la contamination des poussières domestiques ne peut être expliquée que par celle de nos environnements.

En 2011, l'étude a montré qu'un herbicide utilisé sur les cultures de maïs avant 2003, l'atrazine, entraînait une diminution du poids de naissance des enfants dont la mère avait été exposée en début de grossesse. L'atrazine est interdite en France depuis cette date, mais des résidus subsistent dans l'environnement et ce produit reste encore l'un des plus utilisés dans le monde.

"De manière rassurante pour la population bretonne", précise Cécile Chevrier, "d’autres herbicides utilisés sur les cultures de maïs en 2002 (acétochlore, alachlore, métolachlore) n’apparaissaient pas associés à une altération du développement et de la santé du nouveau-né ».

Insecticides

La plupart des insecticides de synthèse utilisent des mécanismes de neurotoxicité chez l’insecte... qui ne sont pas totalement inexistants chez l’être humain. C’est la raison pour laquelle PELAGIE et d’autres études internationales ont exploré l’existence d’un impact de ces molécules sur le neurodéveloppement.

Les insecticides organophosphorés, en particulier, sont aujourd’hui majoritairement utilisés en agriculture. Il y a une dizaine d’années, ils étaient fréquents dans les produits domestiques et antiparasitaires. Des études sur des cohortes nord-américaines ont montré une dégradation des performances cognitives des enfants exposés pendant la vie foetale, mais ces résultats n'ont pas été reproduits dans PELAGIE : on n'observe pas d'effet chez les enfants testés à l’âge de 6 ans, alors que les niveaux d’exposition à ces molécules semblent être équivalents à certaines de ces cohortes nord-américaines.

"Le cocktail de molécules auquel nous sommes exposés en France n’aurait-il pas, ou moins d'effet ? Les familles de ces enfants sont-elles plus aptes à leur offrir un environnement capable de compenser une éventuelle diminution de ces compétences ? Il est encore difficile de comprendre ces résultats a priori contradictoires. Mais avec la mise en place de données d'IRM cérébrales chez ces mêmes enfants, nous espérons pouvoir évaluer s'il existe des mécanismes cérébraux altérés ou non par l'exposition à ces molécules", indique Cécile Chevrier.

Etude sur le nombre de molécules-pesticides chez les femmes enceintes - © Cécile Chevrier

Diffusion et perspectives

Les chercheurs qui conduisent l'étude PELAGIE transmettent leurs résultats aux familles participantes par une lettre d'information. Un site web permet de les consulter (à l'exception des plus récents, accessibles sous forme d'articles scientifiques en anglais).

Les prochains résultats concerneront l'effet des polluants sur la puberté, la croissance, le surpoids et l'obésité, grâce au suivi en cours.

"Nous tenons à remercier le grand nombre de familles qui choisissent de continuer à participer à PELAGIE, et contribuent ainsi à la poursuite de ces recherches", conclut Cécile Chevrier.