"Après le 13 novembre, travaillons à nous rendre heureux, ensemble !"

Une semaine après les attentats qui ont endeuillé Paris, le point de vue de Jacqueline Lagrée, professeur émérite de philosophie et médiatrice de l'université de Rennes 1.

"Peace for Paris", par Jean Jullien

La tuerie du 13 novembre suscite dans la France entière et à l'étranger un effet de sidération et des sentiments mêlés de colère, de pitié, de peur parfois. D'autres, plus compétents que moi en ce domaine, analyseront les causes de ce mal et les moyens d'y remédier. Mais nous resterons attentifs à ne pas laisser les exigences légitimes des conditions de sécurité l'emporter sur les valeurs de la démocratie. Plus que jamais le goût de la liberté, la valeur de l'égalité qui exclut toute discrimination et le sens de la fraternité dans la solidarité doivent inspirer notre conduite. Ce dont nous avons besoin, ce ne sont pas de plaintes mais de silence qui est une forme de respect et d'actions justes.

Toutefois, la philosophe que je suis ne peut s'empêcher de centrer sa réflexion sur un point.

Les assassins du 13 novembre n'ont pas frappé au hasard ; ils ont visé des lieux où des gens comme vous et moi, des jeunes pour la plupart, vivaient ensemble un moment de plaisir : le plaisir de boire un pot avec des amis parce que la fin de la semaine est le moment où l'on souffle un peu, où l'on se retrouve avec ceux qu'on aime pour partager un verre et des conversations, sérieuses ou futiles, peu importe. Ils ont attaqué un lieu de spectacle et de musique qui mêlaient deux ou trois générations et de multiples cultures, des lieux de culture et de partage ; ils ont failli atteindre un stade où, sans enjeu de titre, des footballeurs donnaient du bonheur à grand nombre de gens, de l'enfant au senior, bonheur de bien jouer et bonheur de voir jouer, au point que les premières détonations ont été interprétées comme des manifestations ludiques de supporters.

Je n'aime pas vraiment le rock, je n'ai jamais assisté à un match de foot mais j'aime boire un café ou un apéritif en terrasse avec des amis. Ce plaisir éprouvé et honni des fanatiques qui le qualifient de pervers parce qu'ils en ont peur, est aussi, nécessairement un plaisir partagé : si l'on aime le foot, on va au match avec des copains ; on ne se contente pas de la télé en famille ; si on aime la musique, on va au concert quand on peut, qu'il soit classique, folk, jazz ou rock, et on n'y va pas seul mais en couple ou en bande car ce plaisir esthétique se redouble du sentiment d'une émotion partagée, d'une communion affective, pour ne rien dire des commentaires qui suivront, au café justement.

Ce simple constat, que ce ne sont pas des juifs, des chrétiens, des athées ou encore des musulmans qui ont été visés, mais des gens ordinaires, heureux tout simplement et qui n'avaient pas envie d'être heureux tout seuls, doit aussi commander notre réaction. Ne nous laissons pas envahir par les passions tristes ; ne cherchons pas des coupables : la police, les magistrats et les politiques s'en chargent bien. Mais faisons comme le cavalier qui a heurté un obstacle : en avant, calme et droit. Cultivons l'art de bien vivre avec des bonheurs simples, ces petits bonheurs minuscules qui font le sel de la vie : boire un café en terrasse et manger un croissant avec des amis, aller au théâtre, au concert ou au cinéma, faire du sport, chanter, rire et danser, et travailler aussi. Quand on lui demandait : qu'est-ce qu'être normal ? Freud répondait : « pouvoir aimer et travailler ». Cette puissance là ne nous sera pas ôtée. Persévérons donc dans notre être et travaillons aussi à nous rendre heureux, ensemble.

Jacqueline Lagrée
Professeur émérite de philosophie
Médiatrice de l'université de Rennes 1

Le dessin «Peace for Paris» repris en tête de ce texte a été réalisé après les attentats du 13 novembre 2015 par l'artiste français Jean Jullien.