Matteo Tolosano, biologiste, de l'Italie aux Kerguelen - Premières opérations

Titulaire d'un master en biologie de l'environnement obtenu en Italie, après six mois en échange Erasmus en France, Matteo Tolosano est également accompagnateur naturaliste en haute montagne. Il a été recruté et formé à Rennes pour participer aux recherches du programme SUBANTECO conduit à l'université de Rennes 1 avec le soutien du CNRS et de l'Institut polaire français. En hivernage aux Kerguelen pour 14 mois, il livre ses premières impressions sur son extraordinaire aventure scientifique.

Premières observations sur le terrain - Crédit M. Tolosano (à dr.)
  1. Première opération
  2. Arrivée à la base de Port-aux-Français
  3. Première sortie "hors base" : Val Studer
  4. Une campagne d'été sur les chapeaux de roue
  5. ACE : Escale programmée du tout nouvel Institut polaire suisse
  6. Noël en cabane, Premier de l'An à la base

Première opération

Lundi 14 Novembre. 4h du matin. Je monte à la passerelle du Marion Dufresne. Le lever de soleil donne une lumière rose-orange au ciel nuageux qui cache les sommets d’une terre isolée : l'archipel des Kerguelen. Ça y est, on est arrivés ! Miguel et moi, nous avons été sélectionnés pour une opération de l'Institut polaire français. Nous avons pour mission de ravitailler une "cabane" dans la Baie de la Mouche (à l’ouest de l’archipel), puis de construire une nouvelle cabane avec les logisticiens de l’Institut. La matinée se passe bien. Nous avons la chance d’être envoyés dans une des parties les plus isolées de l’archipel. Vu d'hélicoptère, le paysage est exceptionnel : vallées glaciaires avec couleurs magnifiques, roches, prairies, baies... Et sur les terres, c'est encore mieux ! Je vois des oiseaux (skuas), tandis que les touffes d'azorelles et la mousse recouvrent le sol de couleurs verts et jaune vivaces…

L'émotion est grande. Je sais que je ne reverrai jamais ces endroits de l'ouest sauvage : je prends des photos, avec l’appareil et avec le cœur. Quel magnifique premier aperçu des Kerguelen !

Au loin, le glacier Cook - © D. Renault

Arrivée à la base de Port-aux-Français

Nous retournons sur le Marion Dufresne et là, l’attente recommence. C’est le jour prévu pour notre débarquement. Nous entrons dans le golfe du Morbihan (version australe !). Tous les volontaires sont réunis à la passerelle pour assister à l'approche de la base principale : Port-aux-Français (PAF pour les connaisseurs). La journée se fait longue, entre excitation, attente et curiosité. Il y a d'abord trop de vent pour débarquer, on décale... Enfin, à 17h, l’hélicoptère nous amène à PAF, notre nouvelle résidence pour ces quinze prochains mois. Nous sommes accueillis par le "disker" (chef de district) tandis que les volontaires de l'année précédente nous offrent des crêpes et des sourires... Nous sommes chez nous !

Les jours suivants on découvre la base, les lieux de vie commune, les labos. Mon prédécesseur Hoël nous présente le "BioMar", le labo où nous travaillerons, Miguel et moi. Nous assistons à nos premières réunions, nous prenons des contacts. On commence à discuter et à se connaître, à entamer le travail en laboratoire. Et voilà : entre les "manips", les rencontres, les averses de pluie et le passage convivial de relais entre anciens et nouveaux volontaires, l'escale du Marion Dufresne aux Kerguelen touche à sa fin. Le temps de saluer le départ du "Marion", et la vie de la campagne d'été commence.

Pendant le premier mois, les prédécesseurs des volontaires accompagnent les nouveaux dans les sorties et les expériences sur base, leur montrent les manips, les protocoles, les techniques de travail : tout le savoir qu'ils ont retiré de leur hivernage. Pour nous, Hoël est bon pédagogue : il nous passionne par ce qu'il nous raconte de son expérience et de son travail sur le programme SUBANTECO.

Plan partiel de la base de Port-aux-Français

Première sortie "hors base" : Val Studer

Puis arrive la première sortie hors base. Lundi 21, nous partons tôt, direction Val Studer. L’expédition est composée d'Hoël, de Miguel (mon collègue hivernant) et d'Anne-Kristel, une chercheuse du programme. On marche plusieurs heures pour arriver à la première cabane. J'aime le terrain, pourtant pas très simple à franchir : sous nos pieds s'enchaînent les souilles, les mares, les cailloux, les blocs, les prairies d’Acaena magellanica (une plante autochtone) où les BLO (introduits) aiment creuser leurs terriers, les rivières à passer. Mais le meilleur apparaît dès qu'on lève les yeux : en arrivant à Val Studer, on entre dans une vallée rocheuse en "U". Ce type de relief a été provoqué par le passage d'anciens glaciers, formant deux pentes assez raides qui aboutissent à une plaine. Je découvre des formes et des structures remarquables : des cascades, des ravins, des plateaux... superbes. Le vent souffle fort, puis il commence à pleuvoir.

On arrive en cabane, on prend notre repas avant de partir aussitôt en manips de microclimatologie. Les conditions météo nous ralentissent. Pendant 2 jours, nous récupérons les données d’une série de capteurs de température posés en altitude dans la zone de la cabane. Miguel et moi, nous commençons à comprendre un peu mieux le terrain. Nous observons les plantes qu’on nous a présentées à Rennes pendant le stage de préparation, les insectes… L'esprit SUBANTECO nous gagne petit à petit ! Départ ensuite pour une autre cabane, Port Elizabeth. Là, dans un paysage côtier magnifique composé de roches énormes, de falaises et de lacs, nous travaillons sur un autre protocole : il nous faut capturer un certain nombre de Merizodus soledadinus (une espèce de coléoptère carabe introduit à Kerguelen en 1913) pour des analyses variées qui seront faites en Métropole. La sortie se termine deux jours après, lors du retour sur Port-aux-Français, heureux de notre première "aventure au travail".

 
Relevé de capteurs par Miguel et Matteo - © M. Tolosano

Une campagne d'été sur les chapeaux de roue

Je n'ai décrit que notre première sortie. Bien d'autres déjà se sont enchaînées, au gré des consignes de nos protocoles expérimentaux. Nous passons des études d’écologie végétale à celle des invertébrés introduits par les premiers colons des Kerguelens, sans compter les manips de microclimatologie et d'autres sur l’érosion du sol. Le terrain ? Il se répartit entre les îles du Golfe du Morbihan (le nôtre bien sûr) et la Péninsule Courbet… Le programme est très divers. Hoël nous introduit très bien aux différents tâches dans ce véritable paradis naturel. On voit des oiseaux marins partout, des manchots royaux, des gorfous sauteurs, des manchots papou... et puis des éléphants de mer, même sur la zone de la base ! Si la « macro » faune est splendide, la « micro » l'est tout autant : des mouches sans ailes (Anatalanta aptera, observée dans une sortie hors base), des papillons avec des ailes trop petites pour voler, des insectes voraces comme Merizodus, des vers de terres… un merveilleux microcosmos que nous aurons grand plaisir à étudier.

Carabe

ACE : Escale programmée du tout nouvel Institut polaire suisse

La campagne d’été est bien commencée ! Bientôt Hoël et Anne-Kristel partiront. Il nous reviendra alors d'accueillera autres scientifiques du programme. Puis, de manière tout à fait exceptionnelle, nous verrons débarquer les scientifiques de la première campagne du tout nouveau Institut polaire suisse. À bord de l'Akademik Trechnikov, brise-glace scientifique russe, ils navigueront tout autour de l'Antarctique du 20 décembre au 18 mars 2017, conduisant pas moins de 50 programmes de recherche. À la faveur de deux escales, à Crozet et à Kerguelen, nous leur ferons partager nos expériences, nos connaissances fraîchement acquises et notre passion.

Russian research vessel

Noël en cabane, Premier de l'An à la base

D'après notre calendrier, je passerai Noël sur une île, dans une cabane de terrain... ce sera pour le moins exotique par rapport aux Noël européens ! Encore une nouvelle expérience à vivre.
Pour le premier de l’An, le district a prévu un grand dîner de toute la communauté de la base : scientifiques, militaires et agents experts seront ensemble pour fêter l’arrivée de 2017.

La vie à Kerguelen a donc bel et bien commencé. Nous attend une année riche en découvertes, en manips, en surprises qui nous feront mûrir comme scientifiques et comme hivernants aux Kerguelen, dans ce paradis naturel, autant hostile que riche de beauté. Dans l'une des cabanes que où j'ai travaillé, j'ai lu cette phrase affichée : « Merci Nature d’être là ! ». Je partage entièrement cette affirmation.

Une cabane dans les TAAF