Anne-Marie Kermarrec, pour un web personnalisé et respectueux de la vie privée

De la théorie à la pratique, les travaux de recherche d’Anne-Marie Kermarrec sur les systèmes informatiques en pair-à-pair ont conduit cette directrice de recherche Inria à monter son entreprise dédiée aux services de personnalisation en ligne et au marketing prédictif. La bourse européenne ERC , obtenue en 2008 pour son projet Gossple a donné un formidable élan à ses recherches, menées jusqu’à l’application, grâce à une deuxième bourse ERC « Preuve de concept » en 2013.

Montage d'après une photo d'Anne-Marie Kermarrec ©Inria / C. Lebedinsky

Anne-Marie Kermarrec se passionne pour le fonctionnement des systèmes informatiques distribués ; ce sont des systèmes qui fonctionnent en même temps sur plusieurs machines collaborant entre elles. La plupart des systèmes informatiques actuels sont distribués, et structurés selon deux schémas. Il peut s’agir d’un fonctionnement centralisé, comme dans le Cloud, où une machine centralise le travail et distribue le travail aux autres. « Cela peut poser problème lorsqu’on passe à une grande échelle », explique Anne-Marie Kermarrec. Elle fait la comparaison avec un restaurant : si un serveur distribue les assiettes à un petit nombre de client, c’est assez simple. Lorsque le nombre de clients augmente, le serveur est débordé ! La seconde structure possible pour un système informatique, qui est celle qu’Anne-Marie Kermarrec a mis au cœur de ses travaux, est un fonctionnement en « peer to peer » (pair à pair), dans lesquels le travail est décentralisé. Si l’on revient à la comparaison avec un restaurant, chaque machine serait dans ce cas à la fois un serveur et un client. Ainsi, lorsque le nombre de clients augmente, le nombre de serveurs augmente aussi ! Cela fait appel à d’autres raisonnements et d’autres manières de partager l’information.

Avec le projet Gossple, Anne-Marie Kermarrec, directrice de recherche Inria et membre de l'équipe ASAP, commune à Inria et à l'IRISA a travaillé sur des services de personnalisation en pair-à-pair.

« Je réfléchissais au problème de personnes qui feraient une recherche de niche, un service bien précis sur un moteur de recherche. C’était un problème auquel je faisais face moi-même pour trouver des solutions de garde pour mes enfants. Lorsque j’ai lancé Gossple en 2008, la personnalisation du web ou les suggestions de recherche dans Google n’existaient pas encore ».

Le pair-à-pair lui semble alors une piste intéressante, offrant d’une part un avantage pour le passage à une grande échelle et d’autre part un meilleur respect de la vie privée. La personnalisation sur Internet nécessite en effet un grand nombre de données personnelles et le pair-à-pair permet de distribuer l’information plutôt que de la confier en intégralité à un géant du web. « Aucune machine n’a l’intégralité de l’information, c’est donc un atout majeur pour le respect de la vie privée », souligne la scientifique.

De 2008 à 2013, alors responsable d’une équipe de recherche à Inria Rennes, Anne-Marie Kermarrec a travaillé avec 8 post doctorants, financés ou co-financés par l’ERC, 2 post-doctorants et a pu développer des collaborations avec l’Université de Lancaster et l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). « La bourse ERC est un instrument très favorable à l’ouverture et l’avancée de la recherche ». Ce financement a également donné de la visibilité à ses travaux, et ont déclenché des retombées pour la suite. Elle a en effet obtenu de nouvelles reconnaissances, comme le prestigieux prix « Google Focused Award » en 2013 pour son projet WebAlterEGo, en collaboration avec l’EPFL. En 2016, elle a été la première femme en France à obtenir le titre d’ACM Fellow, remis par la plus grande société savante d’informatique (Association for Computing Machinery).

« Aujourd’hui, je retiens deux événements particulièrement marquants dans ma vie professionnelle : mon passage chez Microsoft Research et l’ERC ».

Une deuxième bourse ERC et une création d’entreprise

À la fin du projet Gossple en 2013, les résultats de la chercheuse lui font imaginer des applications. « Le sujet était pionnier et je me suis dit que je tenais entre les mains quelque chose qui pouvait avoir un intérêt au-delà du cercle académique ». Elle s’est alors lancé dans un nouveau projet financé par l’ERC, une « preuve de concept » baptisée AllYours. Limité à une année, ce financement a été utilisé pour embaucher un ingénieur, chargé de valoriser les résultats de recherche en un prototype d’algorithme, capable de passer à grande échelle pour des recommandations. « C’était la version bêta de Mediego », l’entreprise qu’Anne-Marie Kermarrec a créé en 2015 et qu’elle dirige toujours aujourd’hui.

Créée grâce à un accord de licence avec Inria, Mediego se base sur les algorithmes issus de Gossple et AllYours pour proposer des services de personnalisation en ligne et de marketing prédictif. Le système, simple à installer, fournit des recommandations personnalisées pour chaque visiteur. Il se base sur l’historique de navigation de l’internaute pour proposer des contenus pertinents, ce qui permet aux entreprises d’améliorer la visite de leur site et leur taux de conversion, pour les sites d’e-commerce. « Nous rendons possible pour chaque entreprise de faire de la personnalisation sans avoir la force de frappe d’une grande entreprise comme Amazon ». Le développement de la start-up est déjà marqué par le succès. Mediego a remporté en 2015 le concours i-LAB porté par le ministère de la Recherche (MENESR) et Bpifrance, dont l’objectif est de détecter et de soutenir les projets français de création d’entreprises de technologies les plus innovants.