Benjamin Ferlay : un hiver austral sur l'Île de la Possession

Des trois volontaires qui ont quitté Rennes en novembre 2016, Benjamin Ferlay est le seul posté sur l'archipel de Crozet. Le texte que vous allez lire porte sur la période avril-septembre 2017, soit celle de l'hivernage dans les districts des Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF). Une période riche d'enseignements et d'isolement géographique extrême, car le Marion Dufresne qui ravitaille la base n'effectue pas de rotation vers Crozet entre la fin avril et la mi-août.

La Grande Coulée, secteur de Pointe Basse (Crozet) - Photo B. Ferlay

Nous sommes réellement entrés dans l’hivernage après l'opération de ravitaillement menée par le navire Marion Dufresne fin avril 2017 (OP1 ou opération portuaire 1). Nous voilà seulement 23 sur le district, avant la relève des militaires prévue à la mi-août. Le changement de météo a été direct. Après les belles journées d’avril, les températures ont subitement baissé et le soleil a laissé place aux nuages, au brouillard, à la grêle, à la neige et à la « grêge » (mélange de neige et de grêle). Bref, l’hiver était déjà bien là !

La météo n’était pas la seule à changer. La vie en communauté prend maintenant tout son sens. Tous les hivernants se sont encore plus ouverts aux autres, un comportement essentiel pour pouvoir rester soudés et pour maintenir une bonne ambiance. Le rythme de la vie change aussi. On prend un peu plus le temps, ce qui permet de diversifier les activités : il faut bien aider les collègues ! J'ai donc participé aux protocoles d'étude des manchots, des albatros, des otaries...et aux confrères de "faire" un peu des insectes et des escargots ! Mon travail ici est fondé sur l'étude scientifique, mais dans cette toute petite communauté isolée au bout du monde, il est important de participer aux différents secteurs d’activité. On peut aider à repeindre les bâtiments, à faire la cuisine, à tamponner les lettres des philatélistes... Au-delà de nos obligations professionnelles sur la base, des activités de loisir sont organisées : séances de sport, soirées à thème, projection de films, jeux vidéo et de société... Et la Mid’Winter ! C'est notre festival aux TAAF (et au-delà, dans toutes les bases antarctiques et subantarctiques mondiales), pour fêter le solstice de juin. C'est en effet le milieu de l’hiver météorologique pour nous, la date à laquelle les jours vont commencer à rallonger. La semaine est fériée, le rythme de vie temporairement transformé : soirées festives et activités en tous genres la journée. L'idée est de se relâcher et de soutenir le moral. Bien entendu, je n'oublie pas la raison de ma présence privilégiée ici. Les "manips" (expérimentations) sur l'île continuent, tout en étant plus rares, principalement à cause des conditions météo.

Manchot papou et son poussin

La biodiversité se fait elle aussi plus discrète. J’observe un réel changement entre mes prélèvements d’invertébrés en été et pendant la période hivernale. Certaines espèces sont beaucoup moins fréquentes, je découvre aussi des espèces que je n’avais pas encore vues. Le travail se fait principalement en intérieur, au laboratoire. C’est le moment de conditionner, trier et entrer dans une base de données toutes les actions réalisées pendant la campagne d’été. Mes élevages d’escargots se portent bien, et je conduis désormais un élevage d’une mouche aptère, sans ailes (une évolution qui lui a permis de résister aux vents permanents de cette région du globe). C'est une activité qui prend naturellement du temps : effectuer les prélèvements, tester différents paramètres d’élevage, essuyer des échecs, recommencer, entretenir l’élevage... Dans l'ensemble, si je me souviens du début de la campagne sur Crozet, je me sens bien plus à l’aise avec les "manips", je sais où je vais, je comprends mieux les tenants et aboutissance, ce qui me permet de gagner en efficacité.

Un hivernage aux TAAF permet d’acquérir beaucoup de compétences. Après tout, je sors seulement d'une licence professionnelle en écologie. Ici, j’ai découvert des notions qui m’étaient jusque là parfaitement inconnues, ou pas très claires. On en apprend tous les jours sur les espèces, leur répartition, leur habitat, leur comportement... c’est sans fin. Nous sommes ici pour mener à bien des projets scientifiques, ce qui est très intimidant au début : nous sommes responsables du respect des consignes, des protocoles, de la qualité de nos résultats...Les responsables scientifiques sont toujours disponibles si nous avons des interrogations, sans être pour autant toujours derrière nous : cela nous permet de prendre des initiatives, de nous adapter en cas d’imprévu. On apprend donc beaucoup aussi en autonomie : une année, seul dans son domaine. Pas le choix !

Après ma licence, cette expérience incroyable m’a décidé à poursuivre des études dans ce domaine, plus particulièrement en botanique. Cela dit j’apprécie beaucoup de travailler sur les insectes, alors qu'avant d’hiverner, je m'en occupais plus rarement que de botanique. Je trouve particulièrement fascinantes les adaptations, animales ou végétales, face aux conditions assez extrêmes qui règnent sur Crozet. Il est assez inconfortable de survivre sous des déluges de pluie, par 130 km/h de vent... mais les espèces que nous étudions ont colonisé l'île il y a un bon moment, et j’espère y resteront encore longtemps. Elles ont su s’adapter. C'est sur ces mécanismes que j’aimerais me concentrer à mon retour en métropole. Comme j'aime bien ma région d'origine, je dirais qu'il est possible de trouver ce que je cherche dans les Alpes, avec des conditions assez similaires.

Pour conclure, et même si la mission n’est pas encore terminée, je la décrirais, de mon point de vue, comme une expérience hors normes : du point de vue scientifique bien sûr, mais peut-être même encore plus du côté humain. J’ai vraiment, et encore aujourd’hui, adoré côtoyer ces personnes pendant ce temps de vie sur cette île, au milieu de l’océan austral. Une expérience que je souhaite de vivre à tous ceux qui l'envisagent !

Vallée des branloires et le mischief