Philosophie : recherche fondamentale et appliquée en bioéthique

Jacqueline Lagrée est professeur et dirige l'équipe "Philosophie des normes" à l'UFR de philosophie de Rennes 1. Spécialiste de bioéthique, de philosophie de la religion et d'histoire de la philosophie classique, elle dialogue avec le monde médical depuis 1985 : membre du comité régional d'éthique de Rennes, elle a ensuite rejoint celui du CHU.

Recherche fondamentale, recherche appliquée

Pour Jacqueline Lagrée, recherche fondamentale et appliquée sont indissociables, en sciences comme en philosophie. Elle en propose une démonstration à travers une réflexion sur ses deux derniers ouvrages (Le néostoïcisme, "Bibliothèque des philosophes", Vrin, Paris, 2006 et Le médecin, le malade et le philosophe, Bayard, Paris, 2002), rédigés au cours de deux congés sabbatiques accordés par le conseil scientifique de l'université.

Le néostoïcisme

Le premier livre est un ouvrage de recherche fondamentale sur le néostoïcisme, une "philosophie par gros temps" qui apparaît à la fin de la Renaissance dans une Europe du Nord déchirée par les guerres religieuses, les épidémies, les famines et les troubles civils. Ce courant se réclame de la tradition stoïcienne antique, bien connue par les écrits du philosophe romain Sénèque. Les néostoïciens prônent la force d'âme, en défendant une morale « virile, rude, austère » et autosuffisante, qu'ils s'efforcent de concilier avec les enseignements du christianisme.

La relation thérapeutique

Comme l'indique son titre, Le médecin, le malade et le philosophe est au contraire le fruit d'un travail de recherche appliquée sur la relation thérapeutique, la bioéthique et la chirurgie, nourri d'échanges avec les acteurs du monde médical. L'ouvrage, maintenant épuisé, a principalement été acquis par des professionnels de santé. A priori, les approches à l'œuvre dans ces deux livres semblent radicalement différentes.

 

Face au dilemme

Dans Le médecin, le malade et le philosophe, Jacqueline Lagrée s'arrête sur un cas particulièrement difficile et fréquent à l'hôpital, celui de la fin de vie. Faut-il décider l'arrêt ou la poursuite du traitement d'un malade, dans une situation qui permet l'existence de ce choix ? Face à cette question, il n'existe plus aujourd'hui de tradition monolithique qui prescrive exactement la conduite à tenir. Entre le patient et ses proches, le patient et le médecin, le médecin et l'équipe médicale qui l'entoure, plusieurs choix sont possibles.

Une tradition religieuse recommandera de maintenir le malade en vie. Elle pourra recevoir le soutien d'une autre qui, s'appuyant sur le progrès technologique, prônera le "courage thérapeutique". À l'inverse, un point de vue utilitariste rappellera le coût engendré pour la collectivité par ce choix, pour un bénéfice jugé incertain dans un cas donné.

Le comité d'éthique du CHU de Rennes

Confrontés à un dilemme de ce genre, les médecins de Rennes et des alentours peuvent exposer leurs doutes devant un comité d'éthique créé à la demande du CHU de Rennes autour du docteur Vincent Morel, responsable des soins palliatifs. Ce comité siège toutes les six semaines dans l'établissement. Outre Jacqueline Lagrée, ses membres comprennent des médecins, Marie-Laure Moquet-Anger, professeur de droit de la faculté de Rennes 1, un psycholoque et un cadre infirmier.

Dans un tel contexte, un professeur de philosophie peut faciliter l'apparition d'un consensus, juridiquement acceptable, éthiquement partageable. De par son métier, il enseigne en effet à ses étudiants à analyser la cohérence d'une pensée, qu'elle soit strictement rationaliste comme celle de Descartes ou de Spinoza, sceptique (Montaigne), ou encore empiriste (Locke). La connaissance approfondie de ces systèmes philosophiques, qui ressort à la recherche fondamentale, est alors nécessaire. Ainsi la morale des néostoïciens, étudiée par Jacqueline Lagrée, vient-elle constituer un point de vue parmi d'autres, une référence qui peut servir à éclairer une position tout à fait actuelle au sein d'un comité d'éthique.

Le philosophe comme expert

L'agilité intellectuelle requise pour adopter ces perspectives si diverses et les analyser "de l'intérieur" est ainsi un atout reconnu dans ces comités, où l'on voit débattre juristes, administrateurs, chrétiens traditionnels et progressistes, musulmans... D'où la participation de Jacqueline Lagrée aux travaux du comité d'éthique du CHU de Rennes, et la présence du philosophe Ali Benmakhlouf, professeur à l'université de Nice, parmi les membres du Comité consultatif national d'éthique pour les sciences de la vie et de la santé.

Parmi ses membres, le CCNE comprend un représentant du Sénat. Le CCNE a rendu un avis sur la dernière révision des lois de bioéthique en 2008, au cours de laquelle la commission Leonetti de l'Assemblée Nationale avait entendu Jacqueline Lagrée. Il est par ailleurs à noter que la commission des Affaires sociales du Sénat a récemment examiné une proposition de loi visant à légaliser l'aide active à mourir.

Consensus

Au sein du comité d'éthique, le philosophe est en mesure de faciliter la connaissance réciproque des points de vue, de dégager des perspectives et de déterminer des hiérarchies dans la prise de décision (entre le choix du patient et celui du médecin, lequel doit-il primer ?). Sa méthode est efficace, comme le prouve le faible nombre de cas présentés au comité du CHU de Rennes pour lesquels les membres ont dû recourir au vote, ultime moyen de se départager : 2 sur 100 !

Pour Jacqueline Lagrée, ce lien entre recherche fondamentale et appliquée se transpose naturellement aux sciences : face à un problème actuel, concret et difficile, le chercheur comme l'étudiant se mettent sur la voie d'une solution grâce à leur expérience propre et aux échanges avec leurs contemporains, mais aussi en mobilisant leur culture, c'est-à-dire une référence spontanée aux auteurs, à l'histoire de la discipline et des domaines connexes.

Formation

Ces travaux de recherche viennent enrichir une offre de formation qui essaime largement hors des murs du bâtiment 32B, siège de l'UFR de philosophie sur le campus de Beaulieu. À Rennes 1, les philosophes mettent à profit leur coexistence sur le site avec les sciences dites "dures". Ils étudient l'histoire des découvertes scientifiques et participent à des groupes de travail sur l'éthique de la recherche.

Dès la première année de licence, les étudiants en science peuvent choisir une option en philosophie, tout comme leurs co-disciples de l'IPAG ou, hors Rennes 1, de l'IEP. Les doctorants de l'école MATISSE bénéficient d'enseignements en sciences humaines, dont un cours sur l'éthique appliquée. Le cursus d'informatique comprend quant à lui des enseignements de logique. À terme, Jacqueline Lagrée souhaiterait voir les enseignants de philosophie assurer un cours sur six en dehors de l'UFR, ce qui est déjà le cas pour un certain nombre d'entre eux.

Les personnels de l'université ne sont pas oubliés : il leur est possible de suivre une initiation à la philosophie qui a lieu tous les ans au mois de mai, sur l'île de Bailleron dans le golfe du Morbihan, site de l'une des stations biologiques de Rennes 1.

Insertion professionnelle

Outre la recherche et l'enseignement en philosophie, le devenir professionnel des étudiants de l'UFR montre bien que ce dernier n'a rien d'une tour d'ivoire.

Parmi les anciens, on peut citer en effet une chargée de communication à l'université de Créteil, des gestionnaires des ressources humaines, un salarié de l'Opéra de Paris, des personnels de médiathèque, un commissaire de police ou encore un ingénieur pédagogique au CIRM de Rennes 1...

Leur point commun ? Une excellente capacité à analyser les principes fondateurs d'une position, à les articuler avec d'autres principes et à réaliser des synthèses. Des aptitudes recherchées par les recruteurs !

En savoir plus sur les études de philosophie à Rennes 1